Au sein du Laboratoire vivant de la SAT (Société des Arts Technologiques), à Montréal, dont elle est directrice, Alexandra Marin s’intéresse à la manière dont l’humain peut retrouver sa place au cœur des expériences immersives. Une approche sociale qui fait particulièrement sens avec un parcours professionnel atypique, articulé autour d’un véritable fil rouge : l’impact réel de la technologie sur nos sociétés, sur l’existence humaine et sur l’environnement.
Pouvez-vous nous dire en quoi consiste exactement ce Laboratoire vivant ?
Alexandra Marin : Le laboratoire vivant est un espace de co-création et d’expérimentation qui mobilise les technologies immersives afin de développer des expériences à impact social. Nous nous intéressons aux thématiques de l’accessibilité et de l’inclusion, de la sobriété numérique, ainsi que de la santé et du mieux-être. Nous développons des expériences immersives qui adressent ces questions ou des solutions qui mobilisent les technologies pour apporter des réponses à ces problématiques.
L’approche du Laboratoire vivant s’appuie sur le design participatif et vise à impliquer des chercheurs, des artistes, des organismes, les publics et les utilisateurs finaux dans le processus de création. À travers les projets, le laboratoire vise à développer la littératie numérique des communautés et à les soutenir dans la mobilisation de nouvelles solutions immersives, afin de concevoir des expériences ancrées dans les enjeux actuels de nos sociétés. Pour nous, l’immersion peut réellement être un vecteur de transformation.

Lors de l’édition 2026 de MUTEK, il y a justement eu une œuvre produite par la SAT, le Laboratoire vivant et l’artiste Marie Leblanc Flanagan qui entrait dans ce champ des expériences immersives à impact social. Pouvez-vous nous parler de cette œuvre, et à travers elle des différents publics et communautés que vous entendez viser ?
Alexandra Marin : Nous avons en effet développé avec l’artiste Marie Leblanc Flanagan une installation interactive lumineuse intitulée Jeu(x) de lumières qui a transformé un espace public dans le Quartier des spectacles, à Montréal, en terrain de jeu interactif. Cette installation a été pensée comme une expérience collective, avec des faisceaux lumineux qui animent les dalles de béton de l’espace pour inviter au jeu. L’évolution de l’expérience est influencée par les mouvements et par les interactions entre les participants, grâce à notre outil de capture de mouvement Carto, développé à la SAT.
C’est un espace public situé au cœur du centre-ville de Montréal et qui accueille donc des personnes aux réalités différentes : des habitants du quartier, des travailleurs qui se rendent au bureau, des touristes de passage, mais aussi des personnes en situation d’itinérance. Jeu(x) de lumières était donc une invitation à se rencontrer, dialoguer et jouer ensemble. En l’espace de quelques minutes, des inconnus étaient amenés à jouer ensemble, alors qu’en temps normal, ces personnes ne se seraient pas côtoyées.
Dans le sillage d’une telle installation, pensez-vous qu’il y a en ce moment un retour à ces questions de l’humain, du vivre ensemble, dans le champ des arts numériques ? Ne serait-ce que parce que notre monde semble de plus en plus inégalitaire et dématérialisé…
Alexandre Marin : On observe effectivement ce retour, cette critique de l’impact de la technologie, de manière globale, et notre discipline n’y fait pas exception. Comme l’utilisation de la technologie est au cœur de notre pratique, nous sommes directement confrontés à cette tension. Notre pratique doit donc être un lieu où ces questions se posent : qui a accès à ces technologies ? Qu’est-ce qu’on crée ensemble, et pour qui ? Mais aussi, est-ce que la technologie est toujours la réponse ?
Je crois qu’il y a définitivement un retour du balancier. On ne veut plus forcément placer la technologie au centre du processus, mais davantage l’humain, avec une intention concrète de connexion entre les gens.

Votre Laboratoire vivant s’inscrit dans le fonctionnement de la SAT, une institution pionnière des arts médiatiques et numériques au Québec /Canada. On peut donc supposer qu’il embrasse la démarche d’innovation du lieu ?
Alexandra Marin : La recherche est au cœur de la mission de la SAT et c’est même pour cette raison que la SAT a été fondée : créer un espace pour expérimenter à l’intersection des arts, de la science et de la technologie. Aujourd’hui, notre département d’innovation compte une équipe de 16 personnes aux expertises multiples : développeurs, intégrateurs, chercheurs, designers et gestionnaires de projet. Notre mission est d’accompagner l’expérimentation en création d’expériences collectives, dont le but est de développer des technologies ouvertes et accessibles.
Nos axes de recherche englobent l’immersion inter-sensorielle, la co-création et l’interaction collective. Notre département regroupe un laboratoire de R&D, un pôle de création pour la recherche-création et le Laboratoire vivant ; lequel vise à transférer les connaissances développées à travers nos processus de R&D et recherche-création vers des nouveaux usages, en dehors du contexte unique des arts numériques.
« Pour nous, l’immersion peut réellement être un vecteur de transformation. »

À titre personnel, quel a été votre parcours pour arriver à ce poste ? Je suppose qu’il a dû avoir une incidence sur cet intérêt pour les questions liées à l’humain ?
Alexandra Marin : Mon parcours peut sembler atypique, mais il suit une logique qui a du sens, selon moi. J’ai d’abord étudié en communication politique pour finalement travailler chez MUTEK Montréal au service des communications. J’ai poursuivi avec une maîtrise en gestion de projet, au cours de laquelle je me suis intéressée spécifiquement aux processus participatifs citoyens pour comprendre comment les communautés se mobilisent et co-créent ensemble. Puis, j’ai travaillé dans le numérique, dans le web, avant de retourner à ce qui me passionnait réellement : les arts numériques, en rejoignant le département d’innovation à la SAT.
Ce que je cherchais, c’était un espace pour envisager les arts numériques, non comme une fin en soi, mais comme un lieu d’expérimentation et d’imagination de nouvelles formes de création. C’est comme une nouvelle manière d’envisager le monde. J’ai toujours cherché à comprendre l’impact réel de la technologie sur nos sociétés, sur l’existence humaine et notre environnement. Avec des questions comme : comment habitons-nous les mondes virtuels ? Ou, comment la création immersive peut-elle transformer notre rapport à l’autre, à nous-mêmes, et aux espaces que nous partageons ?

Concrètement, à quoi ressemble une journée-type quand on est directrice du Laboratoire vivant de la SAT ?
Alexandra Marin : Il n’y a certainement pas une journée qui se ressemble. C’est un grand mélange de démarchage de partenaires, d’idéation et de définition de nouveaux projets, d’expérimentation dans nos espaces de prototypage pour développer des preuves de concept. Le gros du travail vise à expérimenter une nouvelle idée, un nouvel usage de la technologie, de la développer rapidement, de se tromper, de l’ajuster et surtout d’apprendre. Il s’agit aussi de créer des ponts entre les communautés, de faciliter la concrétisation de projet et d’accompagner le processus de co-création.
« On ne veut plus forcément placer la technologie au centre du processus, mais davantage l’humain, avec une intention concrète de connexion entre les gens. »

Comment articulez-vous votre travail avec celui des artistes souhaitant justement travailler sur ces questions d’expériences immersives à impact social ? Est-ce que vous orientez des artistes dans cette direction, ou est-ce que ceux-ci viennent vous voir avec un projet clé en mains ?
Alexandre Marin : Les approches du Laboratoire vivant reposent sur la collaboration, et donc sur le désir de résoudre une problématique ou un besoin spécifique. Souvent, les projets émergent de plusieurs discussions, mais aussi du travail de la SAT qui assure un rôle d’entrepreneur et de maillage entre les différents acteurs qui ne se serait autrement pas parlés. Notre rôle est de rassembler les dimensions recherche, artistique et technique et de faire se rencontrer des idées tantôt créatives, tantôt ancrées dans des besoins très réels. Cela peut consister, par exemple, à mettre en rapport autour d’un projet un chercheur en médecine, une artiste numérique, des techno-créatifs et des patients.
Est-ce que vous faites, en complément de vos expériences directes, un travail de veille autour de projets équivalents, qui pourraient surgir ailleurs dans le monde ?
Alexandra Marin : Absolument ! C’est d’ailleurs la collaboration et le dialogue avec d’autres organismes qui nous enrichissent le plus, et nous permettent de mieux nous inscrire dans l’écosystème. Il y en a plusieurs qui travaillent directement sur les questions d’’immersion et d’impact social. Agog est une organisation qui soutient les créateurs et les ONG utilisant les médias immersifs pour créer des connexions humaines et inspirer l’action vers un avenir plus juste et durable. Le Co-creation Studio du MIT fonctionne comme un centre de recherche académique et explore comment les technologies immersives peuvent faciliter la collaboration et l’innovation dans des contextes variés. NowHere Media est un studio créatif qui produit des expériences immersives documentaires et narratives à fort impact social. MUTEK, avec son AI Ecologies Lab, est aussi une initiative hybride qui questionne les implications écologiques et sociales de l’IA dans le secteur culturel.