C’est l’histoire classique d’une artiste qui appelle à une approche plus attentive de notre monde physique et métaphysique dans des œuvres hybrides, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, l’art vidéo et l’exploration sonore. Oui, mais celle de Charline Dally, installée à Montréal depuis 2020, est potentiellement plus belle que les autres.
Peut-être est-ce son ego. À moins que ce soit le résultat d’une extrême clairvoyance. Toujours est-il que Brion Gysin n’hésitait pas à présenter sa Dreamachine comme « le premier objet d’art devant lequel on ferme les yeux » ; « le point final dans l’histoire de l’art cinétique ». C’était au croisement des années 1950 et 1960, l’artiste américain expérimentait alors la technologie informatique naissante afin d’ouvrir les portes de la perception. Si la grande révolution annoncée n’a jamais eu lieu – du moins, à l’échelle populaire -, ses recherches sur les effets hallucinatoires et les possibilités immersives du son ont heureusement traversé les époques.
La dernière œuvre vidéo de Charline Dally en atteste, jusque dans son titre, pensé comme une référence assumée : dreamachine. « Avec Estelle Schorpp, la compositrice, on est parti d’images réelles, tournées dans le Shikansen au Japon, et de field recording pour encourager une progression vers quelque chose qui serait de l’ordre du rêve, précise-t-elle. L’idée est d’inviter chacun à se laisser aller dans un état introspectif, proche de l’état hypnotique, entre la veille et le sommeil ».

Faire de l’art une expérience corporelle
Charline Dally met là le doigt sur une véritable obsession : l’hypnose, qu’elle pratique. Il y a en effet dans dreamachine, étiré sur seize minutes, la volonté de distordre le réel, d’amener les visiteurs à ressentir l’expérience. D’où ces lumières qui vibrent et cette utilisation des synthétiseurs vidéo afin de créer des textures organiques. D’où, aussi, ce tissu, mis en mouvement par des ventilateurs afin de favoriser des ondulations – ce que l’artiste nomme des « inductions hypnotiques ». Elle poursuit : « J’aime l’idée que ce soit une expérience physique, corporelle, pas forcément narrative. Avec “dreamachine”, on n’essaye plus de comprendre ce que l’on est en train de regarder, on se laisse traverser par les images et les sons. »
« L’idée est d’inviter chacun à se laisser aller dans un état introspectif, proche de l’état hypnotique, entre la veille et le sommeil. »

Accepter l’hypothèse
Le travail de Charline Dally n’est de toute façon jamais aussi poétique que lorsqu’il vire du côté de l’intime, lorsqu’il flirte avec une certaine forme de spiritualité. À l’entendre, ce serait là l’opportunité d’accéder à des zones du cerveau autrement inaccessibles, de perdre le contrôle, et donc d’embrasser les pensées imprévues. On lui demande alors si elle a toujours été aussi fascinée par l’inconnu, sa réponse fuse : « J’aime les questions laissées sans réponses, les hypothèses que cela permet, l’imaginaire que ça sous-entend. C’est aussi ce qui explique mon intérêt pour les étoiles, les roches, les astres ou, plus globalement, l’observation de la nature ».

Celle qui dit « venir d’un bac scientifique » a donc trouvé dans l’art un moyen de traduire son rapport au monde, aux éléments géologiques ou mystiques qu’il contient. Sans pour autant se détourner d’une certaine vérité : le disque de poussière (2023) et this womb of things to be (2024), par exemple, ont été pensées aux côtés de Hugues Leroux et Anne-Marie Blanchenet, deux chercheur·euse·s en astrominéralogie tandis que la série kspace (2025) résulte d’un rituel réalisé lors d’un IRM piloté par le chercheur en neurosciences Lucas Burget : « C’était une manière de visualiser la lumière qui me traverse pour transformer ma relation avec un souvenir difficile – une agression vécue il y a dix ans… Les images de cette série – espaces k de mon activité cérébrale ensuite altérés par du circuit-bending – sont les traces qu’il reste de ce rituel alliant sorcellerie et technologie, symbole d’une reprise de pouvoir. »
Au passage, citons également lunar score for 18 musicians (2024), qui se présente sous la forme d’un jukebox contenant dix-huit compositions imaginées par autant de musicien·ne·s à partir d’une vue microscopique d’une roche lunaire (archive de la NASA), dont l’image ressemble étrangement à une partition.
« J’aime les questions laissées sans réponses, les hypothèses que cela permet, l’imaginaire que ça sous-entend. »

Un art collectif
Au fond, la trajectoire de Charline Dally, née en 1994 à Courcouronnes (91), raconte une génération qui a grandi entre deux siècles et plusieurs mondes, réel et digital, visuel et sonore. Passée par les arts appliqués à l’école Olivier de Serres à Paris, l’art vidéo au Fresnoy, à Tourcoing, et l’UQAM, à Montréal, la Française est aussi de ces artistes qui n’envisagent la création que dans une dynamique collective. Pensons à son duo audiovisuel, le désert mauve, qu’elle forme avec Gabrielle HB. Pensons aux interventions d’Emma Forgues pour les animations 3D. Pensons aussi à ses débuts, quand elle œuvrait au sein d’une collectif Oyé.
Depuis, Charline Dally a pris d’autres chemins, traversé l’Atlantique, mais est restée fidèle à cette démarche DIY, profondément low-tech – l’exposition Dreamachine, présentée début février à la Chapelle XIV, ne dévoilait-elle pas un vieux téléviseur cathodique ? « La synthèse vidéo analogique et l’utilisation de technologies vidéo obsolètes pour transformer des archives me permet d’injecter une organicité et une instabilité dans les images. À partir de techniques comme le circuit-bending, je produis des artefacts imprévisibles qui rompent avec l’esthétique lisse et hyperdéfinie des images auxquelles nous sommes aujourd’hui habitué·e·s. La représentation bascule vers une surface sensible et vivante : le glitch révèle ce qui excèdait à l’image initiale, ce qui en émane lorsque sa fonction figurative se fissure. » Voilà qui règle l’ambiguïté sur le rapport de Charline Dally au synthétiseur vidéo, dont elle se sert régulièrement pour expérimenter la nature des images créées par l’instrument.

« À partir de techniques comme le circuit-bending, je produis des artefacts imprévisibles qui rompent avec l’esthétique lisse et hyperdéfinie des images auxquelles nous sommes aujourd’hui habitué·e·s. »
Quand ce n’est pas le cas, c’est tout simplement vers la littérature qu’elle se tourne. Virginia Woolf est une de ses auteures préférées, de même que Ursula K. Le Guin, dont elle s’apprête à adapter The Carrier Bag Theory of Fiction dans le cadre d’une résidence de six mois à Vidéographe, un centre d’artistes autogéré et basé à Montréal. « Dans ce livre, Ursula K. Le Guin imagine ce qu’auraient pu être nos premiers outils, non pas des armes ou des couteaux, mais des sacs ou des bouteilles, uniquement des objets nécessaires à la récolte et à la conservation. C’est un essai hyper engagé et féministe, avec un ton parfois humoristique que j’aime beaucoup ». En septembre, Charline Dally entamera également une résidence au Japon, toujours dans l’idée d’expérimenter les médiums (sculpture, son, écriture), et plus particulièrement encore l’art vidéo à travers une recherche documentaire. « C’est le format le plus puissant pour transporter dans un ailleurs ». Hasard étonnant : la même expression nous vient à l’esprit au moment d’évoquer son travail.