Chia Amisola, rencontre avec l’artiste net.art qui rêve d’habiter Internet

27 janvier 2026   •  
Écrit par Benoit Palop
Chia Amisola, rencontre avec l'artiste net.art qui rêve d'habiter Internet
Chia Amisola et son Kakakompyuter Mo Yan © Kaloyan Kolev

Incarnation d’une nouvelle génération d’artistes net.art, Chia Amisola ne cherche ni la nostalgie ni la rupture spectaculaire, mais compose depuis les systèmes, avec leurs contraintes propres et leurs zones de responsabilité. Son travail en est la preuve : il s’agit moins de représenter Internet que de l’habiter et d’en révéler les tensions persistantes.

Une génération d’artistes net.art opère aujourd’hui avec une maturité déjà affirmée. Elle n’a pas rencontré le web comme une promesse abstraite, mais comme un environnement déjà organisé par de grandes plateformes, des économies de l’attention et des inégalités profondes. Ces artistes se sont construits en ligne et ont appris à concevoir via les interfaces, travaillant avec les conditions concrètes – techniques, politiques, sensibles – qui structurent le réseau.

La pratique de Chia Amisola, installée entre Manille et New York, s’inscrit dans cette lignée ; son ancrage philippin complexifie frontalement les récits prévalents d’un Internet présenté comme fluide et sans aspérités. À travers des œuvres qui prennent forment dans nos navigateurs, des performances et des projets de transmission, elle interroge les architectures du web telles qu’elles sont vécues depuis des contextes marqués par l’externalisation du travail, l’accès précaire et l’héritage colonial des technologies.

Panorama de fenêtres et d'onglet d'un ordinateur.
Arkipelago, Ark 1, 2026 © Chia Amisola

Peux-tu nous dire quand tu as commencé à t’intéresser au net.art ? Quelle était la vibe de l’époque, et est-ce qu’il y a eu un déclic ou des influences particulières qui t’y ont amenée ?

Chia Amisola : En fait, je crois que je fais du net.art depuis aussi longtemps que je suis en ligne, sans même le savoir. Petite, vers 7 ans, j’adorais les fansites et les jeux Flash. Alors, j’ai créé mon premier site web à cet âge-là, et j’ai commencé à coder des petits jeux en Javascript et Flash après avoir exploré des univers comme le jeu d’énigmes Notpron, les jeux incrementals (idle), les falling-sand games, Neopets, les forums, etc. J’étais fascinée par les sites qui ressemblaient à des mondes, surtout quand une communauté ou un méta-espace collectif se formait autour.

Cependant, j’ai vraiment articulé ma pratique artistique vers la fin de mon premier cycle à Yale. Pour mon mémoire, j’ai codé à la main un outil de création de jeu, https://engine.lol. C’est aussi là qu’une prof m’a fait découvrir des artistes comme Molly Soda et Jeffrey Alan Scudder. Tout s’est éclairé à partir de ce moment.

Tu perçois le web comme un lieu d’investissement émotionnel, bien plus qu’un dispositif neutre. Avant qu’il ne devienne un médium, à quel moment Internet a-t-il commencé à te sembler être un espace où l’on pouvait créer des liens, expérimenter son identité et ressentir une forme de proximité ?

Chia Amisola : J’aime la façon dont Internet me permet d’exprimer ce qui serait peut-être impossible IRL. En ligne, j’ai ce pouvoir de manipuler le sens. C’est-à-dire qu’ un seul mot peut tout dire, ou à l’inverse, je peux ignorer le flux continu d’information pour le rendre insignifiant. Cette capacité à jouer avec les significations, tout en fragmentant mon identité sans limite, me semble essentielle à ma manière de communiquer.

On associe souvent l’intimité à la plénitude, mais la possibilité du choix est tout aussi cruciale. C’est peut-être pour ça que l’attention est si puissante sur le net. Je veux pouvoir tout ressentir, et ne rien ressentir. Internet me permet de modeler, de déformer mon moi, mon expression et ma compréhension du monde d’une manière fondamentale. Cette pluralité du soi et de l’émotion est bien plus authentique que ce que je pourrais exprimer en face à face. J’aime autant ce qu’on y perd que ce qu’on y gagne dans la transmission.

ChiaAmisola
« J’aime la façon dont Internet me permet d’exprimer ce qui serait peut-être impossible IRL.  »
Performance audiovisuelle d'une femme avec un écran montrant une nature rose derrière elle.
Performance Internet Ambient à Gray Area, 2024 © Kaloyan Kolev

Cette sensation de proximité semble indissociable du navigateur lui-même : ses fenêtres, ses onglets, ses pop-ups, ses bugs. Tous ces éléments configurent notre vie sociale URL. Au-delà de l’outil de diffusion, comment est-il devenu central en tant qu’outil créatif ?

Chia Amisola : Le navigateur est celui qui médiatise l’espace en ligne, mais il est resté un monolithe. Google domine et a décidé de mettre son moteur de recherche et son marketing sur le devant de la scène. Pourtant, notre fenêtre sur le web pourrait présenter l’information et nous faire naviguer de façons radicalement différentes. Elle pourrait être non-performante, déformer l’espace, danser, détruire, diverger, restructurer, désactiver… Chaque jour, des gens comme moi rêvent de réinventer le navigateur, parce qu’on a envie de se promener sur Internet d’une nouvelle manière.

Même si je ne peux pas encore construire un nouveau moteur de rendu, je peux au moins imaginer des sites qui contredisent toutes les normes attendues, et qui remettent en question ce à quoi on donne de l’importance en ligne.

ChiaAmisola
« Chaque jour, des gens comme moi rêvent de réinventer le navigateur, parce qu’on a envie de se promener sur Internet d’une nouvelle manière. »

Une fois que le navigateur devient la matière, l’écriture n’existe plus sur une page blanche, mais à l’intérieur des interfaces et de leurs contraintes. Comment ce code apporte la voix et la texture émotionnelle de ce que tu fais ?

Chia Amisola : Quand j’étudiais l’informatique, je m’intéressais aux structures de données comme outils poétiques et architectures narratives. Si on les analyse en termes d’efficacité et d’évolutivité, comment appliquer ça à la complexité et à la compression d’un récit ? Comment écrire de manière performative… ou délibérément non-performative ? Quand est-ce que je veux que le lecteur ou la lectrice endure cognitivement ?

La programmation a complètement transformé mon rapport au texte. Évidemment, coder implique un processus de révision permanent (ex: écriture, compilation, débogage, optimisation) et un rythme que je suis plus rigoureusement qu’avec l’écriture brute. Cela a inspiré chez moi à la fois la concision et la verbosité, mais toujours avec une recherche de précision.

L’interactivité et l’ambiance deviennent des terrains de jeu naturels dans ces systèmes. Je peux créer une phrase qu’il faut mériter à coup de clics et de pauses. Je peux générer un flot de mots destiné à être ignoré. Je peux également faire un roman qui s’écrit tout seul. Comme le disait Tan Lin, la lecture elle-même est une sorte de logiciel intégré.

Panorama de fenêtres et d'onglets informatiques.
We Are Only Moving Towards Each Other, 2023 © Chia Amisola

Tu joues tes sites en live, exposant tes gestes (cliquer, attendre, boucler, et parfois échouer) comme partie intégrante de l’œuvre. Qu’est-ce que la performance apporte à l’écriture sur navigateur ? Et comment ce temps partagé et ce risque modifient-ils la relation entre toi, la pièce et le public ?

Chia Amisola : Un navigateur exécute du code dès qu’on charge un site. Différents navigateurs peuvent interpréter la « partition » de ton programme de manières différentes. Si vous voulez en savoir plus, Ashley Blewer a écrit là-dessus. Pour ma part, j’ai commencé à performer surtout pour reprendre le contrôle sur mes pièces. Je ne fais pas entièrement confiance au navigateur comme seul acteur, ni au public, qui n’est pas moi.

Quand je joue l’œuvre, sa dynamique s’anime vraiment. Je lui donne de la dignité, je peux découvrir de nouvelles branches. Et puis, comme tout·e artiste dans ce contexte, je me retrouve moi-même.

Panorama de fenêtres et onglets informatiques.
Parade/March, 2026 © Chia Amisola

Dans ton travail, les thèmes de l’amour et de la vulnérabilité reviennent, mais ils émergent au sein d’infrastructures conçues pour la vitesse et l’extraction. Peut-être même la surveillance. Que penses-tu de l’intimité et de la préservation de soi lorsqu’on opère dans de tels environnements en réseau ?

Chia Amisola : Peut-être parce que c’est une grande partie de ce que j’ai vécu et connu… mais aimer et prendre soin à travers ces environnements de lutte me semble naturel. Parfois même facile. C’est une nécessité pour survivre. J’ai commencé à faire des sites web parce que c’était le médium que j’avais à disposition depuis l’enfance, et c’est là que vivent toutes les personnes que j’aime. Tant que ces environnements nous dominent et nous enveloppent, il sera vital de protéger ces poches de résistance.

Cette attention au soin s’étend au-delà de ton propre travail, à travers des projets comme Developh et les Philippine Internet Archive. Comment le fait de construire et d’entretenir des espaces pour les autres a-t-il influencé ta compréhension de la paternité créative, de la visibilité et de la responsabilité en ligne ?

Chia Amisola : Developh, en particulier, est essentiel à ma vie. Je l’ai lancé à 16 ans. Toute ma présence sur Internet a été rendue possible par les ressources, les savoirs et les traces de soi partagés par d’autres. Developh est une façon de faire circuler et de générer les mêmes pistes pour que d’autres puissent les suivre. C’est une mission qui me semble vraiment nécessaire, et encore plus maintenant, alors qu’il devient super difficile de trouver des espaces en ligne offrant la même chose.

ChiaAmisola
« Tant que ces environnements nous dominent et nous enveloppent, il sera vital de protéger ces poches de résistance. »
Une jeune philippine performe au milieu d'une scénographie reproduisant une chambre avec un écran géant en arrière-fond.
Himala, CultureHub NY, 2024 © Ji Hoon Kim, courtesy de CultureHub

Ton œuvre est marquée par les conditions de l’Internet philippin. Par ses protocoles, ses héritages religieux mais aussi par son accès disparate. Comment le fait d’intervenir depuis cette position vient-il compliquer les récits d’un Internet supposément fluide ?

Chia Amisola : Internet a toujours été inégalitaire, en fait. Et c’était une réalité matérielle évidente dans mon quotidien. Je pense que je crée simplement pour parler aux conditions de vie des gens autour de moi, et aussi pour donner du sens, pour moi-même, à toutes les contradictions et complications qui en découlent. Elles sont toutes inhérentes à mon identité philippine. Cela se complique encore aujourd’hui, alors que je vis aux États-Unis et évolue dans l’écosystème de la tech.

Beaucoup décrivent « l’Internet sans friction » d’aujourd’hui comme rendu possible par un labeur invisibilisé aux Philippines et ailleurs. Mon rôle est donc de renégocier et de me réapproprier ce pouvoir. Il consiste à questionner la façon dont les industries structurantes de mon pays alimentent ce mythe, et comment nous sommes continuellement faits et défaits par ces mêmes technologies.

Le web devient ultra-automatisé, plateformisé, gentrifié, et de plus en plus influencé par l’IA. Selon toi, quels types de pratiques ou quels modes d’attention faut-il préserver ou inventer pour demain, après-demain, et dans les années à venir ?

Chia Amisola : Je pense, entre autres, à la façon dont le web s’homogénéise et devient conçu pour que des agents parlent à d’autres agents, plutôt qu’à des humains, et à la manière dont de plus en plus de contenu sera généré plutôt que créé.

Je m’intéresse donc à créer des formes narratives impénétrables. Je les veux illisibles, complexes, denses, de sorte à ce qu’elles exigent un mouvement, une attention et un processus humain pour être traversées. Je veux déverser tant de moi-même en ligne, devenir difficile, refuser de me faire petite, et ne jamais partir.

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