Avec sa trilogie de dessin animé You May Own the Lanterns but We Have the Lights, le réalisateur Haig Aivazian poursuit sa réflexion autour de la lumière, de la 3D, et s’ouvre peu à peu à l’IA. Pour aller encore plus loin dans cette idée de collages et de réappropriation ? Il raconte.
Dans Children Of Darkness, troisième épisode d’une mini-série de dessin animé nommée You May Own the Lanterns but We Have the Lights, une scène en 3D pourrait paraître anodine. On y voit une baleine piégée dans une mine qui crache du feu. A priori, rien de particulièrement essentiel à ce court-métrage de dix-neuf minutes où l’on plonge dans l’obscurité d’une ville soumise aux tensions et autres tentatives de colonisation. C’est pourtant toute la démarche de Haig Aivazian qui est ici synthétisée, laquelle consiste à aller chercher des images ailleurs (chez Disney, chez Ghibli, dans les publicités, les mangas ou les dessins animés soviétiques des années 1960) pour les redessiner et les retravailler de sorte à ce que « l’image originale devienne une référence hyper reconnaissable et modulable ».
À Rome, entre deux projections de Children Of Darkness dans le cadre du Festival de Film de la Villa Médicis, le réalisateur poursuit sa réflexion : « La scène évoquée provient en réalité d’un dessin animé japonais, Sindbad, réalisé en 2D, où l’on voit un dauphin cracher de l’eau. J’y ai vu une possibilité de le détourner, et donc de prolonger un travail entamé il y a déjà une dizaine d’années. »

Et la lumière fut
Haig Aivazian s’est effectivement fait une spécialité de la réappropriation d’images préexistantes. Parce qu’elles ont déjà un récit, un parcours, une idéologie politique. Et parce qu’il préfère tout simplement répondre à des images plutôt que d’en produire de nouvelles. Tout l’enjeu, à l’entendre, est de « proposer un art qui puisse mobiliser les gens vers une politique, tout en étudiant la complexité de la propagande, qui n’est plus celle des années 1950, avec des messages hyper frontaux. » Si le Libanais dit travailler avant tout sur l’affect, il faut aussi lui reconnaître une certaine obsession pour la lumière artificielle – un objet d’étude qui le fascine depuis 2009, année au cours de laquelle il commence à s’intéresser aux émeutes françaises de 2005.
« Le fait que Zyed et Bouna, ces deux jeunes hommes morts en tentant d’échapper à la police, aient perdu la vie dans l’enceinte d’un poste électrique, ce qui a entraîné une coupure d’électricité, est tout même un étrange symbole quand on sait que l’éclairage publique a justement été pensé comme un outil de surveillance pour faciliter le contrôle de la police. »

Politique, détournement et IA
Fasciné par les histoires d’électrification, Haig Aivazian cite également le cas d’une centrale électrique en Palestine qui, « bien avant la création d’Israël, était déjà un projet sioniste mené par un entrepreneur russe ayant reçu un contrat exclusif de la part des anglais afin de mettre en place une infrastructure. Le tout, sur fond de discours constructivistes et productivistes. »
Pensé en amont de sa résidence d’un an à la Villa Médicis, mais finalisé après, Children Of Darkness s’appuie aussi sur l’expertise du studio d’animation libanais The Animation Collective, lequel a incité Haig Aivazian à se tourner pour la première fois vers l’intelligence artificielle. « Moins pour ses vertus génératives que pour sa propension à accélérer le processus créatif », nuance-t-il. Et de conclure : « Les gars du collectif sont plus dans une logique de hacker, donc on s’est servi de l’IA pour booster la résolution d’une image, pour enlever quelques détails, pour transformer une scène de nuit en une scène de jour, etc. Je ne sais toujours pas si je suis convaincu par une telle approche, mais ça ouvre de sacrées perspectives pour ma pratique. »
- Cet article a été initialement publié dans le numéro 60 de notre newsletter éditoriale.