Christophe Payet : « On commence à peine à entrevoir les possibilités créatives de l’IA »

24 septembre 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Christophe Payet : "On commence à peine à entrevoir les possibilités créatives de l’IA"
© Seuil/Hermance Triay

Journaliste et animateur d’Arte, chaîne pour laquelle il coproduit l’émission PhantasIA, Christophe Payet a compris mieux que d’autres l’intérêt de ne pas laisser l’IA aux mains des géants de la tech. Convaincu, il en a même fait un livre, GuerillIA : mener la bataille culturelle de l’intelligence artificielle, au sein duquel il redonne toute sa place à l’art, aux chercheurs et aux propositions alternatives. L’interview ci-dessous entend prolonger cette pensée. 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ton livre paraît à point nommé suite aux récentes déclarations du chercheur Jacob Coxon. Ex-employé d’Anthropic et OpenAI, ce dernier déclarait début septembre : « Les gens qui construisent l’IA croient qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie ».

Christophe Payet : Cela permet en effet au livre d’avoir une certaine résonance. Je suis sollicité pour des interviews, je suis invité dans des émissions de télé, etc. Le problème, c’est que le débat public est vachement accaparé par cette question de l’IA apocalypse, si bien qu’il y a très peu d’espace pour évoquer mon propos. L’angle n’est jamais culturel ; il est presque essentiellement axé sur une possible extinction de l’espèce humaine à cause de l’IA… Ce n’est absolument pas le sujet de GuerillIA, qui insiste plus volontiers sur l’idée d’une reprise en main des intelligences artificielles.

Depuis au moins trois ans, l’IA ne quitte jamais vraiment l’espace médiatique, avec un discours largement teinté d’inquiétude. Ton livre est-il aussi une manière de contourner tout ce discours, toujours très inquiet, presque hostile ?

Christophe Payet : C’est vrai qu’il est très difficile de poser le débat, d’éviter de partir dans des fantasmes disproportionnés. D’un côté, on tombe soit dans la fascination technosolutionniste complètement béate, soit dans la peur panique, la haine ou le rejet… Le problème, c’est que l’IA touche à trop de choses liées à nos imaginaires, et vient faire écho à toutes ces œuvres de science-fiction mettant en scène une machine se retournant contre son créateur. Cette prise de pouvoir de la machine, c’est quelque chose que l’on a fini par intérioriser collectivement et qui vient alimenter l’une de nos pires angoisses, à savoir la disparition de l’espèce humaine. Personnellement, je ne nie pas les risques en matière de sécurité, d’économie et d’écologie, j’essaie surtout de déconstruire les discours et les imaginaires qui les entourent. Ce que je mets en avant dans le livre, c’est qu’il peut y avoir d’autres types d’outils, et qu’il est nécessaire de se réapproprier les IA.

Couverture rose d'un livre nommé "GuerillIA".

À te lire, cela passe notamment par le développement de mini-IA, basées sur des serveurs locaux et moins énergivores, non ?

Christophe Payet : Il faut bien se rendre compte que l’IA fait désormais partie de nos vies, mais aussi de notre environnement technologique et numérique. Plutôt que de verser dans le rejet et la peur, qui nous condamnent à l’impuissance, je préfère envisager d’autres manières d’utiliser l’intelligence artificielle, encourager chacun à reprendre en main cet outil. Selon moi, ça passe par trois points importants : le choix des outils (l’open source, le local, etc.), la question des usages et celle des imaginaires. C’est notamment pour cette raison que je m’appuie énormément sur les travaux d’artistes, parce qu’ils sont à l’avant-garde et parce qu’ils permettent de déconstruire les imaginaires en réhabilitant l’esprit hacker, que ce soit en détournant les IA ou en bidouillant eux-mêmes leurs propres serveurs. Si l’on voit en l’IA les premières traces de l’apocalypse, c’est parce qu’on est bloqué dans un imaginaire uniquement guidé par l’idée d’une superpuissance. Je veux montrer qu’il est possible de s’appuyer sur l’IA pour promouvoir d’autres imaginaires, égalitaires, émancipateurs, décoloniaux, etc.

L’un des problèmes n’est-il pas que des mots comme « hacker » ont fini par être perçus de manière négative ?

Christophe Payet : À la fin du livre, j’ai justement rédigé un petit manuel pratique histoire de réhabiliter des termes comme « hacker » ou « open source ». L’idée, c’est de rappeler que hacker, ce n’est pas juste de la technicité, c’est aussi et surtout avoir un rapport critique à la machine pour en détourner son usage. En gros, ça peut simplement consister à poser une question absurde à ChatGPT afin de bousculer ce pour quoi cet outil d’IA générative a été prévu.

Après, j’ai évidemment conscience que les artistes mentionnés dans le livre, comme Grégory Chatonsky, vont au-delà de ce que peut entreprendre ou imaginer le grand public en entraînant leur propre modèle d’IA. Tout le monde ne poussera pas la démarche aussi loin, bien sûr, mais le simple fait d’évoquer ce type d’initiatives permet de voir jusqu’où il est possible d’aller. Et puis je pense qu’il est envisageable de s’approprier individuellement des petits outils sans avoir besoin de les fabriquer soi-même. Il faut simplement accepter l’idée d’aller vers des logiciels qui paraissent moins ergonomiques ou beaux, et rappeler qu’il y a quelque chose de cool à détourner, apprendre et bricoler à partir de machines qui n’ont pas été pensées par les entreprises de la Silicon Valley.

ChristophePayet
« Si l’on voit en l’IA les premières traces de l’apocalypse, c’est parce qu’on est bloqué dans un imaginaire uniquement guidé par l’idée d’une superpuissance »
Un homme brun avec des lunettes rondes et un gilet blanc prend la pose de profil sur fond vert.
© Seuil/Hermance Triay

Dans ton livre, tu t’autorises toi-même une forme de détournement en te réappropriant une célèbre expression de Marx. Tu vas ainsi jusqu’à considérer l’IA comme le « technopium du peuple ». Qu’est-ce qui te plaît dans cette idée ?

Christophe Payet : Le « technopium » représente pour moi l’ensemble des discours qui façonnent notre rapport aux technologies et nous condamnent à l’inaction. Qu’il nous fascine ou nous fasse peur, cet opium nous laisse quoi qu’il arrive dans une posture de spectateur. Or, je suis persuadé qu’il est dans notre intérêt de mettre les mains dans le cambouis et d’expérimenter ces machines pour comprendre ce qu’elles sont, les démystifier, reprendre le contrôle et ainsi avoir une capacité d’agir.

D’autres penseurs ont-ils servi de point de bascule dans ton rapport aux technologies ? Tu cites notamment les travaux d’Alain Damasio, Mark Fischer, Natasia Hadjadji, Kate Crawford ou Antonio Somaini.

Christophe Payet : J’ai découvert le travail de Bernard Stiegler via Anne Lombert, une philosophe de la technique et de la technologie avec qui j’ai monté un spectacle et que j’ai invité dans PhantasIA. Elle reconnaît être une héritière de ce philosophe français et m’a encouragé à me plonger plus sérieusement dans ses écrits. À raison, tant j’ai été marqué par ses concepts, notamment celui du pharmakon, qui dit que toute technologie, à la manière d’un médicament, est à la fois un poison et un remède. Ce qui m’a plu, c’est son côté technocritique enthousiaste, qui ne cède jamais à la technophobie, ainsi que cette façon d’encourager chacun à se réapproprier les outils, ne serait-ce que pour contrebalancer leurs effets potentiellement toxiques. Stiegler par d’« effets thérapeutiques » pour mettre en avant leurs fonctions émancipatrices, voire capacitaires.

Un robot assis sur du sable face à trois masques africains aux yeux fluorescents.
Assembly, 2025 © Rashaad Newsome

On dit souvent que l’IA bug ou qu’elle hallucine. Ne peut-on pas plutôt parler d’un héritage, d’une proposition qui résulte de millions de données biaisées par les inégalités du monde réel ?

Christophe Payet : Dire que l’IA hallucine est non seulement un abus de langage, mais également une vision anthropomorphique de cet outil. C’est encore une fois interpréter le résultat produit par l’IA à l’aune de notre propre conception du réel, alors qu’il procède d’une logique machinique. C’est à ce moment-là que les artistes se révèlent intéressants, parce qu’ils ne cherchent pas à corriger ces supposées hallucinations pour les calquer sur la vision que l’on a du réalisme, parce qu’ils vont nourrir ces hallucinations qui n’en sont pas vraiment, et parce qu’ils admettent que la machine obéit à une logique différente de celle de notre cerveau. Leur objectif est plutôt d’ouvrir de nouveaux champs créatifs.

Ce qui est fascinant avec ces machines de génération et d’automatisation, c’est qu’elles ont effectivement leur fonctionnement propre. Les artistes l’ont bien compris, et vont chercher dans ce fameux espace latent ce que nous ne savons pas faire. Ce qu’ils voient, ce ne sont pas des erreurs, mais des propositions inédites, qui ouvrent la voie vers les marges esthétiques et de nouvelles façons de relier au sein d’une même œuvre des idées, des images ou des sons.

C’est précisément à ce moment-là que l’IA est la plus intéressante, quand on l’utilise, non pas pour reproduire le réel, mais pour aller vers des choses impossibles à réaliser sans elle. En un sens, c’est une manière de rappeler qu’elle n’est pas juste bonne à plagier des milliers d’artistes répertoriés sans leur consentement dans d’énormes bases de données…

Christophe Payet : C’est en partie pour cette raison que je parle de « bataille culturelle ». D’un côté, il y a ces outils et ces imaginaires dominants, hégémoniques, qui proposent des outils fermés, plein de biais, et qui ont cette prétention à remplacer le réel par un réel de synthèse qui coûte moins cher et va plus vite. De l’autre, il y a ces propositions artistiques ou sociales qui affirment que l’on peut avoir la main sur ces outils en s’appuyant sur des bases de données alternatives, plus démocratiques, propices à développer de nouveaux champs d’exploration.

Ayant la chance d’avoir rencontré un certain nombre d’artistes, je suis convaincu que de nouvelles disciplines vont se créer dans les arts plastiques, la musique ou la peinture. En passant un peu de temps dernièrement aux côtés des chercheurs de l’Ircam, ou des musiciens qui travaillent auprès d’eux, j’ai compris pourquoi il est permis de considérer ces derniers comme les « luthiers du futur », c’est-à-dire des hommes et des femmes en train d’imaginer de nouveaux instruments de musique capables de créer des sons qui n’existent pas encore aujourd’hui. C’est stimulant, ingénieux, et à l’antithèse de ce que propose Suno, qui n’est finalement rien d’autre qu’une machine à produire de la musique moyenne au kilomètre.

Si l’on s’intéresse à la démarche d’artistes tels que Molécule ou Antoine Bertin, on se rend compte que l’IA peut aussi se nourrir d’autres formes d’intelligence, en allant collecter des sons dans les arbres, les cailloux oy les océans. La solution ne se trouve-t-elle pas ici, dans la création d’intelligences non anthropomorphes ?

Christophe Payet : Je ne l’aborde pas concrètement dans le livre, mais l’idée selon laquelle l’IA peut reconfigurer la relation humain-machine-nature est évidemment importante. Antoine Bertin, par exemple, estime que la machine peut nous aider à nous affranchir des biais humains qui orientent notre perception, notamment parce que nous avons tendance à projeter sur le monde des modes de fonctionnement hérités de notre propre condition. Prendre l’IA pour ce qu’elle est peut nous permettre de sortir de notre vision anthropomorphée, et peut-être changer notre point de vue sur la nature. On ne sait pas si Antoine Bertin parviendra un jour à échanger avec une rascasse grâce au logiciel d’improvisation développé par l’Ircam, mais le simple fait que cette démarche puisse être envisageable change notre perspective sur le reste du vivant. On comprend alors que l’IA peut nous aider à interagir autrement, qu’elle peut être un facteur d’agentivité, d’émancipation et, paradoxalement, de reconnexion avec la nature.

ChristophePayet
« Il est dans notre intérêt de mettre les mains dans le cambouis et d’expérimenter ces machines pour comprendre ce qu’elles sont, les démystifier, reprendre le contrôle et ainsi avoir une capacité d’agir. »
Un homme avec une casquette orange en train de bidouiller des câbles face à son ordinateur sur un bateau en pleine mer.
Antoine Bertin © Fondation Tara/Marin Leroux

S’il y a un bien un thème que tu développes dans GuerillIA, c’est la nécessité de décoloniser l’IA. Quelles sont les mesures possibles selon toi pour y parvenir ?

Christophe Payet : Ça me paraissait important de rappeler que cet hégémonisme est construit sur des logiques intrinsèquement coloniales : l’exploitation d’un prolétariat caché dans les pays du sud, l’extraction de ressources naturelles, la spoliation des droits d’auteurs, l’impérialisme culturel qui fait que l’IA reproduit les biais de ses concepteurs et des données sur lesquelles elle a été entraînée. Un des leviers majeurs de l’émancipation est donc de décoloniser l’IA et les imaginaires sur lesquels elle est construite. Pour cela, je m’appuie sur le travail d’artistes comme Seumboy Vrainom:€, qui pose la question de notre rapport aux archives comme construction du discours colonial, Mayara Ferrão, qui imagine les vies des femmes lesbiennes noires et autochtones dans le Brésil esclavagiste. ou Rashaad Newsome, notamment via son robot humanoïde non binaire entraîné sur la base de textes puisés dans les black studies.

Tous cherchent à construire des corpus alternatifs, tous tentent de répondre à une question essentielle,  à la fois politiquement et culturellement : comment faire en sorte de construire des modèles d’IA qui visent pas à reproduire des imaginaires coloniaux ? On en revient à ce que je disais tout à l’heure sur la nécessité de développer des outils locaux. C’est encore là la meilleure manière de sortir de cette logique extractiviste coloniale.

De la fumée violette s'échappe de la terre pour rejoindre des silos futuristes dans une ville intemporelle.
La ville qui n’existait pas 1 : l’architecture des possibles (1945-1970) ©Grégory Chatonsky

Penses-tu, comme certains penseurs le laissent penser, que nous n’en sommes encore qu’à la préhistoire de l’IA ?

Christophe Payet : N’étant pas chercheur ou mathématicien, j’aurais beaucoup de mal à savoir jusqu’où il est possible d’aller en termes d’avancement technique. Ce que je pense, en revanche, c’est qu’il faut remettre en cause cette quête permanente de puissance, comme si la valeur de l’IA ne résidait que dans sa puissance de calcul. Encore une fois, cette idée d’aller toujours plus loin, d’avoir un outil toujours plus efficace, relève d’une logique coloniale. Aujourd’hui, tous les discours ne parlent que d’accélérer ou de ralentir. On ne se pose jamais la question de la direction, de savoir où on amène cette IA. Or, les IA les plus pertinentes en termes de créativité et d’utilisation sociale ne sont pas nécessairement les plus puissantes, mais celles qui sont les mieux entraînées, sur des bases de données spécifiques.

Je ne dirais donc pas que nous sommes à la préhistoire de quoi que ce soit, mais que l’on commence à peine à entrevoir les possibilités créatives de l’IA. On en déjà un aperçu avec Molécule, qui a entraîné une intelligence artificielle à partir de ses propres enregistrements de phénomènes naturels, le vent notamment. On pourrait également citer Grégory Chatonsky, qui a réussi à créer un destin alternatif au Havre tout en ayant un rendu visuel très spécifique, ou Albertine Meunier, qui propose des univers très bricolés. À chaque fois, la beauté de ces œuvres n’est pas corrélée à la puissance de l’IA mais à la façon dont elles abordent cette technologie. Tout l’enjeu, à présent, est de parvenir à faire entendre ces propositions au-delà d’un public d’initiés et inverser ainsi le rapport de force. D’où l’intérêt de mener une bataille culturelle.

  • Christophe Payet, GuerillIA : mener la bataille culturelle de l’intelligence artificielle, Seuil, 18,50€.
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