Chun Hua Catherine Dong : « L’IA me permet d’économiser du temps et de l’argent au moment de créer »

Chun Hua Catherine Dong : "L’IA me permet d’économiser du temps et de l’argent au moment de créer"
“Reconnection”, performance photographique, 2021 ©Chun Hua Catherine Dong

Parmi les figures de l’art numérique québécois les plus exposées en France et à l’international, Chun Hua Catherine Donc se tient actuellement en bonne place. En marge de son exposition à la Galerie Charlot (The Flow), l’artiste sino-canadienne a pris le temps de retracer son parcours, ses obsessions et sa fascination pour l’IA.

D’emblée, évacuons deux stéréotypes possibles au sujet de Chun Hua Catherine Dong : non, son travail n’est pas qu’une recherche du beau, le reflet d’une approche presque enfantine des dernières technologies ; non, il n’est pas aisé de saisir la portée de son œuvre en un article. C’est pourquoi, en plus du portrait qui lui est consacré dans le premier numéro de Fisheye Immersive La Revue, la Sino-Canadienne se dévoile ici un peu plus, le temps d’une interview où il est question de l’effervescence montréalaise, de ses souvenirs de Chine, de ses premières créations numériques et de sa réflexion autour du corps féminin.

The Flow, exposition à la Galerie Charlot, Paris ©Chun Hua Catherine Dong

Dans de précédentes interviews, tu confessais t’être formée aux nouvelles technologies et à l’art en autodidacte. Dirais-tu que Montréal, de par son attrait pour le numérique, a eu une influence directe sur ton travail, sur la manière dont tu envisages chacune de tes créations ?

Chun Hua Catherine Dong : À l’évidence, Montréal offre à un excellent soutien aux artistes numériques. Il y a tellement de grandes artistes ici, tellement d’œuvres inspirantes que, oui, en un sens, ça a dû influencer certains de mes choix. Malheureusement, je dois avouer que j’ignorais l’attrait de la ville pour les arts numériques au moment d’emménager ici… Je dois reconnaître aussi ne pas beaucoup traîner dans les lieux culturels des environs. Parce que mon français n’est pas assez bon, et parce que je passe finalement la plupart de mon temps dans mon studio.

ChunHuaCatherineDong
« La réalité augmentée rend la photographie vivante et architecturale, tout en engageant le public dans une démarche performative. »

À propos de ce studio, à quoi ressemble-t-il ?

Chun Hua Catherine Dong : À un lieu où s’entassent tout un tas de boites et d’objets (rires). Étant donné que j’y passe de nombreuses heures, parfois plus de dix heures par jour, j’essaye néanmoins de le garder le plus propre et le plus rangé possible.

The Flow, exposition à la Galerie Charlot, Paris ©Chun Hua Catherine Dong

D’un point de vue personnel, quand as-tu commencé à utiliser des technologies numériques ? Te souviens-tu, par exemple, de ta première œuvre, de la manière dont tu l’as créé ?

Chun Hua Catherine Dong : La première fois, c’était en 2019, avec de la réalité augmentée. Un an plus tôt, j’avais reçu une subvention du Conseil des Arts du Canada : je devais réaliser une série de photographies (Skin Deep), une vidéo et une sculpture. La série de photos étant basée sur l’idée du masque, j’ai alors réfléchi à une manière de combiner les trois médiums afin de jouer avec l’idée de voile et de dévoilement. Après quelques recherches, la réalité augmentée m’est apparue comme une solution idéale, dans le sens où elle rend la photographie vivante et architecturale, tout en engageant le public dans une démarche performative. On était alors à l’automne 2019, et je ne me doutais pas une seconde que le confinement lié au COVID-19 rendrait la réalité augmentée si populaire… J’ai eu de la chance : en quelque sorte, mon travail a été dévoilé au bon moment.

La pandémie aurait donc joué un rôle direct sur ton travail, voire même sur ton approche ?

Chun Hua Catherine Dong : C’est une certitude ! C’est la raison pour laquelle j’ai commencé à explorer davantage l’art numérique. Moi, à la base, je viens de la performance, et j’avais l’habitude de voyager grâce à cela. En 2020, ce n’était plus possible. Je me suis alors assise devant mon ordi, j’ai commencé à apprendre l’animation 2D et 3D, et, en 2021, j’ai dévoilé ma première œuvre en réalité virtuelle, Meet Me Halfway, à travers laquelle j’exprime ce sentiment d’isolement, cette frustration, cette volonté de tendre vers un monde plus durable.

L’une de tes dernières créations, Nudibranch!, basée sur les technologies génératives, se focalise sur ces organismes qui vivent dans les profondeurs de l’océan. L’utilisation de l’intelligence artificielle était-elle une évidence pour ce projet ?

Chun Hua Catherine Dong : Les nudibranches sont des petites limaces de mer qui vivent si profondément dans l’océan qu’elles ne peuvent être observées qu’en plongeant. Je n’ai donc jamais pu les voir de mes propres yeux. En ce sens, l’IA m’aide à imaginer à quoi elles ressemblent d’une manière très intéressante et unique. De plus, j’aime essayer de nouveaux outils, m’ouvrir aux technologies émergentes : l’IA entre totalement dans cette idée ! D’autant que je reste une artiste aux ressources et à l’aide financières limitées. En cela, l’IA me permet d’économiser du temps et de l’argent au moment de créer.

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« Si j’ai un budget, je préfère bien sûr travailler avec des personnes créatives, mais si je n’en ai pas, l’IA est une solution toute trouvée. »

C’est-à-dire ?

Chun Hua Catherine Dong : Pour For You I Will Be An Island, par exemple, j’ai imprimé 23 pièces de 2,5m x 2,5m de graphiques générés par l’IA ; je ne peux pas imaginer comment j’aurais fait sans cette technologie…. Je pourrais peindre 23 tableaux de 2,5m x 2,5m, mais combien de temps cela prendrait-il ? Je pourrais aussi utiliser la photographie, mais où trouverais-je de tels endroits à photographier ? Je peux probablement les trouver si j’ai la liberté financière de voyager à travers le monde pour les chercher, mais combien de temps cela prendrait-il ? L’animation et la modélisation 3D prennent souvent beaucoup de temps et restent des technologies très coûteuses. Si j’ai un budget, je préfère bien sûr travailler avec des personnes créatives, mais si je n’en ai pas, l’IA est une solution toute trouvée

As-tu le même rapport, presque émerveillé, avec la réalité augmentée ?

Chun Hua Catherine Dong : À l’inverse des photographies, souvent considérées comme statiques et bidimensionnelles, la réalité augmentée ajoute une couche numérique aux images, qui permet aux spectateurs de la voir sous différents angles. Dès lors, l’expérience devient performative, et rejoint ma discipline d’origine.

En plus de l’IA et de la réalité augmentée, es-tu intéressée par d’autres médiums ?

Chun Hua Catherine Dong : Ces trois dernières années, j’ai pu réaliser quelques travaux en réalité virtuelle. Mais je dois reconnaître que l’IA monopolise actuellement mon attention : j’y vois la possibilité de créer quelque chose qui n’existe pas. Elle ne reste pour autant qu’un simple outil : pour moi, c’est comme avoir un assistant.

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« J’utilise le corps, généralement mon propre corps, comme un espace de transgression et de résistance à la fois sociale et politique. »

Enfant, étais-tu déjà fascinée par la technologie ?

Chun Hua Catherine Dong : Enfant, je ne connaissais pas grand-chose à la technologie… Je suis née dans un village reculé de Chine, où je devais lutter pour survivre. La technologie, les jeux vidéo et la science-fiction me semblaient être un luxe à l’époque.

For You I Will Be An Island, que tu évoquais précédemment, représente le fleuve Yangtze, en Chine. Quelle est la relation à ton pays d’origine ?

Chun Hua Catherine Dong : Je dirais qu’il s’agit là d’une relation compliquée, dans le sens où je ne m’y rends pas souvent… Le Canada est aujourd’hui ma seconde patrie, tout aussi importante pour moi que la Chine.

The Flow, exposition à la Galerie Charlot, Paris ©Chun Hua Catherine Dong

Nous vivons une époque où de nombreux artistes numériques s’intéressent à la question du corps (Sam Madhu, Johanna Bruckner, Inès Alpha,…), profitent des technologies pour en proposer une version augmentée, pour créer des avatars ou pour représenter d’autres corps, d’autres sexualités. As-tu la sensation de faire partie d’une scène artistique ou d’explorer des thématiques similaires à d’autres artistes ?

Chun Hua Catherine Dong : Bien qu’il soit très inspirant de voir de grands artistes numériques travailler avec ou sur le corps humain, je dois avouer que mon approche est avant tout personnelle, dans le sens où elle est basée sur mon expérience en tant que performeuse. J’ai beau avoir étendu ma pratique à l’art numérique, cela fait finalement quinze ans que j’utilise mon corps comme matière principal de mon travail.

Le corps, et particulièrement le corps féminin, est extrêmement représenté au sein de l’histoire de l’art. Penses-tu que les technologies numériques peuvent apporter de nouvelles perspectives sur ce sujet ?

Chun Hua Catherine Dong : Absolument ! À titre personnel, j’utilise le corps, généralement mon propre corps, comme un espace de transgression et de résistance à la fois sociale et politique afin de négocier avec les conventions culturelles et les normes de genre. En ce sens, les technologies numériques me fournissent de nouveaux outils et de nouvelles possibilités de m’exprimer pleinement sur le plan créatif.

À t’écouter, j’ai l’impression que tout l’enjeu de ton travail est de parvenir à traduire des concepts parfois complexes (l’écologie, le féminisme) dans des œuvres d’art où la beauté et l’aspect ludique semblent permanents. Je me trompe ?

Chun Hua Catherine Dong : Je pense que la raison pour laquelle mon travail est perçu comme beau et ludique est due à ses couleurs vives, à ces thématiques qui proviennent généralement de mes souvenirs d’enfance. Cela dit, ce n’est parfois qu’une apparence. Sous la surface du jeu, mes œuvres traient en réalité de questions profondes, telles que la discrimination sexuelle, la honte, la mort, le travail des enfants, la diaspora, etc.

  • The Flow, jusqu’au 25.05, Galerie Charlot, Paris.
  • Rendez-vous le jeudi 23 mai, à 18h30, à la Galerie Charlot, pour la soirée de lancement de Fisheye Immersive La Revue.
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