Début juin, le collectif Visual System inaugurait Ciels, un nouveau dispositif lumineux pérenne dans un édifice emblématique, le Grand Palais. Entretien autour de ce nouveau dispositif chorégraphique et coloré, pensé pour épouser les spécificités monumentales et architecturales de l’édifice parisien.
Pour Visual System, l’histoire se répète et l’occupation des espaces également. Après avoir mis en scène depuis quelques années une série d’installations de lumière fascinantes, véritables symphonies de sons et de couleurs, dans les espaces de déambulation intemporels et très science-fictionnels de l’Atomium de Bruxelles, voilà que ces truculents activistes LED débarquent avec Ciels dans les travées de la coupole architecturale du Grand Palais.
Une approche qui a de quoi surprendre au départ, vu le cachet des lieux, mais qui convainc très vite par la débauche ludique encore plus expressive qu’à l’habitude – en particulier pour la bande-son, très dansante – que Visual System instille dans un habillage pensé pour illuminer les mirettes du public, mais aussi pour répondre à une commande artistique actée sur une décennie, dans une déclinaison de formats (durées, partitions plurielles en prise avec des compositions musique inédites) susceptible d’accompagner les artistes, festivals et partenaires de l’édifice parisien.

Le dispositif Ciels a été conçu – j’ai même lu « aperçu » dans le communiqué de presse – pour le live Moon Air Symphonique de Air en décembre dernier. Pourquoi l’avoir envisagé sous la forme d’une installation longue durée au sein d’un lieu historique comme le Grand Palais ?
Visual System : En effet, le terme « aperçu » a été choisi volontairement car il correspond à la nature même de l’œuvre. Ciels est une installation monumentale permanente qui prend appui sur les arches rayonnantes de la coupole de la Nef du Grand Palais. Pourtant, lorsqu’elle est éteinte, sa présence demeure presque imperceptible. Toute sa conception a été pensée pour respecter l’architecture du Grand Palais et s’y intégrer avec la plus grande discrétion. De jour, le visiteur ne peut presque pas deviner sa présence.
En revanche, lorsque l’œuvre s’active, elle éblouit. La lumière vient alors souligner les lignes de la verrière, révéler la structure métallique et faire apparaître la coupole sous une forme inédite. Elle efface l’architecture pour mieux la reconstruire à l’infini sous des formes nouvelles faites de mouvements et de couleurs. C’est aussi ce qui a donné son nom à l’œuvre. Ciels est au pluriel parce qu’elle est pensée comme une œuvre évolutive, capable de se transformer et d’apparaître dans des contextes très différents : hier pour Air, aujourd’hui pour le Grand Palais d’été, et demain… ? Chaque activation constitue ainsi une nouvelle facette de l’œuvre.

Après l’Atomium de Bruxelles où vous présentez déjà in situ un cycle d’œuvres pérennes depuis plusieurs années, ou encore les bâtiments de la Banque de France à Maubeuge, vous arrivez pour ce nouveau dispositif au Grand Palais. Un lieu qui entretient de multiples points communs avec l’Atomium (aspect patrimonial fort, structures métalliques et formes architecturales impressionnantes), mais aussi des spécificités, en particulier cette grande verrière que vous évoquez…Comment passe-t-on d’un espace aussi identifié à un autre ?
Visual System : En fait, le Grand Palais et l’Atomium sont intimement liés à notre démarche. D’abord, parce qu’ils sont des porte-étendards de notre pratique d’un art in situ. Nous nous appuyons toujours sur les caractéristiques propres d’un bâtiment pour le révéler et le requalifier par la lumière. Notre expérience à l’Atomium a naturellement nourri notre approche de Ciels. Depuis plus de quinze ans, ce lieu constitue pour nous un terrain d’expérimentation à grande échelle. Nous y avons développé plusieurs œuvres, dont Centrale, Restart et, plus récemment, Nimbus, présentée dans le cadre du vingtième anniversaire de la rénovation de l’Atomium. Avec Nimbus, nous reconfigurons les géométries du bâtiment à travers un jeu de reconstruction lumineuse de ses tubes et de ses sphères.
L’in situ est donc un fil conducteur, mais les approches sont différentes. À l’Atomium, les formes du bâtiment deviennent une matière que nous réinventons. Avec Ciels, nous avons cherché à intervenir au plus près de l’existant. Le motif épouse les arcs de la coupole du Grand Palais et révèle une structure déjà présente. Ensuite, ces deux bâtiments partagent une histoire qui nous touche particulièrement : ils sont tous deux issus d’Expositions universelles. Pour nous, cela ouvre un vaste champ de réflexion sur la manière dont chaque époque projette sa vision du futur. Le Grand Palais en 1900 et l’Atomium en 1958 incarnent deux moments très différents de cette croyance dans le progrès et l’universalité. Ce sont des questions que ces bâtiments ont rendues centrales dans notre démarche.
« La question du gigantisme ne relevait pas seulement d’un enjeu de dimension. Il s’agissait surtout de trouver une forme capable d’entrer en résonance avec l’échelle du lieu et avec le sentiment d’immensité qu’il procure. »

Un autre des points communs évidents entre l’Atomium et le Grand Palais est leur monumentalité. De par sa taille, la pièce Ciels s’inscrit d’ailleurs pleinement dans cette « tradition » du gigantisme au Grand Palais, comme le rappelle actuellement le dispositif du Nous, Frissons d’Étoiles de Laure Prouvost. Comment avez-vous réfléchi à cette logique presque surdimensionnée ?
Visual System : Il était primordial pour nous de répondre à ce gigantisme. Lorsque nous avons commencé à réfléchir au projet, la coupole nous est apparue comme une évidence, mais une évidence que nous devions traiter « à l’échelle ». Le Grand Palais est un bâtiment tellement vaste que l’on a parfois l’impression d’être à l’extérieur tout en étant à l’intérieur. C’est un monde en soi. Un monde doté d’une identité extrêmement reconnaissable de jour grâce à sa verrière. Pourtant, cette présence devient moins évidente la nuit. C’est à partir de ce constat qu’est née l’idée de Ciels. Nous voulions offrir un visage nocturne à cette architecture exceptionnelle. D’une certaine manière, cela vient offrir la voûte de ce monde dans le monde. La question du gigantisme ne relevait donc pas seulement d’un enjeu de dimension. Il s’agissait surtout de trouver une forme capable d’entrer en résonance avec l’échelle du lieu et avec le sentiment d’immensité qu’il procure.
Vous évoquiez précédemment la question de l’universalité dans l’ambition générale du projet et on ne peut que constater que ce principe colle à votre démarche depuis ses fondements avec votre note de recherche Ars Universalis, qui entend composer et déployer à travers la lumière un principe d’art total. En quoi cette question d’universalité est indissociable du travail de Visual System ?
Visual System : Projet après projet, nous expérimentons ce que pourrait être un langage de la lumière. Un langage qui nous semble faire appel directement aux émotions et qui, à ce titre, peut s’adresser sans détour à toutes les cultures, à toutes les générations et à tous les publics. La lumière possède quelque chose de fondamentalement universel : elle précède les mots, les références et les codes culturels. Elle agit d’abord par la sensation.
C’est donc dans cette direction que nous poursuivons nos recherches depuis de nombreuses années. Le fait que l’Atomium et le Grand Palais soient tous deux issus d’Expositions universelles rend cette réflexion encore plus stimulante. Ces bâtiments portent en eux une certaine idée de l’universel et du progrès. Ils nous invitent à réinterroger ce que ces notions peuvent signifier aujourd’hui. La note de recherche Ars Universalis s’inscrit aussi dans cette démarche. Elle nous permet de prendre du recul sur notre pratique et de mettre en perspective des questions qui traversent l’ensemble de notre travail depuis longtemps. Elle constitue une tentative de formaliser un corpus de recherches et d’intuitions qui relient entre elles des œuvres comme Centrale, Nimbus ou Ciels.

Je ne peux pas m’empêcher cependant de trouver à Ciels un caractère ludique, voire convivial et joyeux, inédit dans votre démarche, surtout si on le compare à la dimension vaguement scientiste qui se dégageait des premières pièces de l’Atomium. L’idée était-elle ici de pouvoir accompagner la programmation résolument pluridisciplinaire du Grand Palais ?
Visual System : Nous expérimentons les émotions dans toute leur diversité, mais il est vrai qu’aujourd’hui nous privilégions souvent un narratif joyeux. Nous poursuivons l’idée qu’un art fabriqué à partir d’électronique, de lumière et d’ordinateurs peut aussi être porteur d’espoir, de générosité et d’émerveillement. C’est aussi le cas de Nimbus à l’Atomium avec une composition de Thomas Vaquié. C’est également le cas d’une des facettes de Ciels à travers la composition musicale imaginée par Le Tone.
Nous voulions que cette œuvre soit colorée, joyeuse et festive. Nous voulions qu’elle fasse écho à la générosité et à la diversité de la programmation du Grand Palais d’été. Mais tout en étant exigeant, sans jamais tomber dans une case ou dans l’autre. Produire de la joie sans naïveté est un équilibre très délicat à trouver. Il est même beaucoup plus difficile à manipuler que les imaginaires technologiques plus sombres ou plus anxiogènes. La musique joue ainsi un rôle essentiel dans cette recherche. Elle participe pleinement à l’expérience émotionnelle de l’œuvre.
La séquence de Ciels – à peine trois minutes – est par contre beaucoup plus courte que celles des pièces présentées à l’Atomium. Comment avez-vous pensé l’écriture de ce nouveau fil narratif lumineux ?
Visual System : On ne raconte pas une histoire de la même manière sur un temps long et sur un temps court. D’habitude, nous aimons composer par chapitres, en alternant des séquences rapides et des moments plus lents, pour laisser respirer le récit. Au Grand Palais, nous n’avons que trois minutes : tout change. Il faut capter l’attention du public très vite, sans temps mort. Nous allons donc vers quelque chose de plus démonstratif, porté en grande partie par des séquences rapides. La contrainte de durée resserre l’écriture et concentre l’intensité – c’est une autre façon de penser le rythme et la dynamique.

Vous avez mentionné le mot « chapitre ». De facto, peut-on dire que Ciels est un nouveau chapitre dans le work-in-progress de Visual System autour de l’appropriation de la technologie LED depuis vos débuts aux alentours de 2006, entre une exposition à Shanghai et la performance des Daft Punk à Coachella ?
Visual System : Chaque création est une étape. C’est une opportunité de questionner telle ou telle notion, d’expérimenter de nouvelles formes, et de déployer de nouveaux matériaux. Nos projets sont généralement menés sur un temps long, environ six mois. Cela laisse le temps de faire émerger des questionnements. Pour Ciels, le projet a mis deux ans à se mettre en place et l’œuvre restera en place pendant dix ans. C’est donc un projet unique, par sa taille mais aussi par sa temporalité. Son caractère évolutif est maintenant l’un des éléments clés de sa transformation et des imaginaires qui seront proposés.
Pour autant, en effet, Ciels s’inscrit dans une recherche que nous menons depuis les débuts de Visual System. Tout est parti d’une fascination pour la lumière comme langage. C’est là que nous nous sommes appropriés la technologie du LED, non pas comme un simple outil de spectacle, mais comme un moyen d’écrire avec la lumière et de créer un sentiment de communion.
Ciels s’ouvre donc aujourd’hui comme un nouveau terrain pour développer ce langage, en associant lumière et musique dans une dimension immersive et monumentale. Nous avons déjà développé deux premières compositions, qui nous ont permis de comprendre certaines choses dans l’écriture. L’échelle nous donne envie de pousser davantage certains effets de perception. À l’Atomium, notre écriture a tellement évolué par rapport à celle de nos débuts. J’imagine qu’il en sera de même au Grand Palais.
« La lumière possède quelque chose de fondamentalement universel : elle précède les mots, les références et les codes culturels. Elle agit d’abord par la sensation. »

Je sais que vous êtes toujours à l’affût des nouveautés techniques/technologiques dans le domaine des matériaux LED et que vous étiez encore récemment à la fameuse foire de Canton pour débusquer les matériaux innovants en la matière. Qu’est-ce que vous en avez ramené et avec quelle idée de dispositif ou de projet derrière la tête ?
Visual System : Depuis nos débuts, nous évoluons énormément avec les avancés techniques. Notre travail consiste essentiellement à les détourner pour développer un nouveau langage – une adaptation plus poétique que l’usage premier pour lequel ces technologies ont été conçues. Il nous est donc essentiel de rester au plus près des progrès technologiques.
Beaucoup de choses bougent du côté de la LED. Sur un an, on ne perçoit pas toujours de grande différence, mais sur cinq ans les évolutions deviennent considérables – en dynamique, en qualité… Et plus la technologie est fiable et performante, plus l’instinct peut prendre le pas dans l’écriture : on se concentre sur l’essentiel, la création. Je me souviens de nos premières années, où nous passions notre temps à faire des soudures. Il y a vingt ans, nous pressentions déjà certaines possibilités sans pouvoir les atteindre. Aujourd’hui, ces contraintes disparaissent peu à peu.