Jusqu’au 24 août prochain, la Bourse du Commerce explore les puissances visuelles de l’ombre avec son exposition Clair-obscur. Mais derrière les peintures, les installations ou les photographies, ce sont bien ces trois œuvres vidéo ont particulièrement capté notre regard. On vous les présente.

Pierre Huyghe – Camata
Dans Camata, l’image nous transporte dans le désert d’Atacama, au Chili, au cœur d’une étendue minérale, silencieuse, presque lunaire. Au sol, un squelette humain repose, vestige fragile au milieu du sable. Autour de lui, des bras robotisés s’éveillent. Ils déplacent des sphères de verre, manipulent des amulettes, exécutent des gestes précis, presque cérémoniels.
Que fabriquent-ils exactement ? Une expérience scientifique, un rituel funéraire, une mémoire artificielle ? Chez Pierre Huyghe, la scène semble à la fois primitive et futuriste, guidée par des algorithmes qui font rejouer encore et encore cette étrange liturgie aux machines. Le film lui-même n’est jamais tout à fait le même : alimenté par des flux de données, il se transforme, se réinvente à chaque mise à jour. Dans la pénombre, le spectateur assiste à une cérémonie silencieuse où le temps se brouille. Comme si, quelque part entre la vie et l’après, les machines apprenaient à se souvenir.

Saodat Ismaïlova – Melted Into The Sun
Avec Melted Into The Sun, Saodat Ismaïlova convoque une figure presque légendaire : celle d’Al-Muqannaʿ, dit « Le Voilé », prophète insurgé du VIIIᵉ siècle qui, dit-on, promettait à ses disciples une lumière nouvelle s’ils choisissaient, avec lui, de bousculer l’ordre établi en remettant en question l’exploitation des terres, le pouvoir centralisé autoritaire et la répression religieuse. L’artiste ouzbèke remonte le fil de cette histoire trouble, entre mythe, politique et croyance, qui a notamment été récupérée par la propagande soviétique comme un exemple héroïque de résistance et de lutte pour le partage communautaire des biens et des richesses.
Le film traverse les paysages d’Asie centrale comme on feuillette un livre ancien : les rives lentes de l’Amou-Daria, la nécropole circulaire de Chillpiq, les ruines de temples zoroastriens balayées par le vent, tandis que le poète ouzbek Jontemir Jondor incarne ici une version moderne de ce leader charismatique, Les pierres, l’eau, la poussière semblent porter les traces d’un récit oublié. La lumière glisse sur ces lieux chargés de mémoire, tantôt douce, tantôt aveuglante. Quant à l’histoire, elle se dissout peu à peu dans la matière même du paysage, et laisse songeur : que reste-t-il d’une croyance lorsque les siècles passent ?

Bill Viola – Fire Woman
Une silhouette apparaît, noire, immobile, face à un mur de flammes. Le feu crépite, immense, presque irréel. Dans Fire Woman, Bill Viola compose une scène d’une simplicité saisissante. Et pourtant, chaque seconde semble chargée d’une intensité presque sacrée. Une figure féminine demeure là, debout, comme suspendue entre deux mondes. Puis, soudain, le corps bascule en arrière. La chute est lente, infiniment lente. Lorsqu’elle touche la surface sombre au bas de l’image, l’eau explose en un miroir liquide qui engloutit le feu. Les flammes se déforment, se fragmentent, disparaissent dans les remous.
Le temps se dilate pour laisser affleurer l’émotion pure. Le feu et l’eau, la lumière et l’obscurité, la présence et l’effacement : tout se joue dans cet instant suspendu. Est-ce une disparition ? Une purification ? Une renaissance ? Dans le silence de l’installation, imaginée dans le cadre du « Projet Tristan », une série inspirée de l’opéra de Richard Wagner, Tristan et Isolde, mis en scène par Bill Viola en 2005 à l’Opéra Bastille à Paris, l’image agit comme une vision intérieure. Et symbolise dans un même geste la mort physique d’Isolde et la libération de sa passion.