Jusqu’au 20 septembre, Clément Cogitore investit le Mucem avec l’exposition Ferdinandea, l’île éphémère, du nom de cette île volcanique découverte à l’été 1831 dans le canal de Sicile, disparue depuis. Ou comment s’appuyer sur un événement historique pour développer une fiction expérimentale dans des films, vidéos et photographies pensés autant comme des archives fictives que comme des visions dystopiques d’un futur possible. Avec, nous dit l’artiste, tout ce que cela implique de recherches scientifiques, de conflits géopolitiques et de réflexions autour de la mémoire collective.
Il paraît que tu as découvert l’existence de l’île éphémère Ferdinandea au hasard d’une déambulation chez un bouquiniste de Palerme. Qu’est-ce qui t’a fasciné avec cette histoire ?
Clément Cogitore : Le phénomène en lui-même est intéressant sans être totalement passionnant, dans le sens où c’est une île volcanique qui a fini par disparaître, comme tant d’autres. Ce qui la singularise, ce sont les conséquences de son apparition entre fin juin et mi-juillet 1831, en pleine période coloniale, avec tout ce que cela suppose de tensions géopolitiques et de rivalités impériales. Que faire d’une terre émergée ? Avec mon équipe, puis celle du Museo Madre à Naples, nous nous sommes documentés pendant plus d’un an sur l’émergence et la disparition, quelques mois plus tard, de l’île Ferdinandea, dont j’ai aimé la dimension métaphorique, ce qu’elle raconte de notre usage du monde, de notre façon d’habiter la Terre.
Ce qui est fascinant, c’est qu’on sait qu’elle va réapparaître dans un temps volcanique assez proche, et qu’elle est donc extrêmement surveillée par les scientifiques pour les dégâts qu’elle pourrait causer sur les côtes environnantes. J’ai vu dans cette future réémergence une possibilité de jouer avec la fiction.

Tu l’as mentionné, c’est vrai que l’exposition au Mucem rejoint finalement une préoccupation qui traverse une bonne partie de ton travail : comment habiter la Terre.
Clément Cogitore : C’est effectivement une question qui revient assez régulièrement. En 2017, mon film Braguino traitait déjà de ce rapport au monde. Mais c’est finalement le cas de la plupart de mes longs-métrages ou de mes installations. J’aime quand l’espace, maritime ou autre, devient une métaphore pour parler de la construction de communautés, quand la nature permet de parler des tensions humaines, qu’elles soient spirituelles ou politiques.
« J’ai vu dans la future réémergence de l’île une possibilité de jouer avec la fiction. »
Cette exposition n’est-elle pas aussi un moyen d’interroger la notion de mythes, ce en quoi on décide de croire ou non, ce qui a réellement eu lieu ou non ?
Clément Cogitore : Au-delà des mythes, je pense qu’il s’agit plutôt de s’intéresser à la question de la circulation de l’information. Lorsque l’île est apparue, c’était assez sensationnel pour la population locale, les politiques ou les scientifiques, même si peu de personnes ont pu réellement la voir de près. Entre ce qui a été vu, ce qui été communiqué et la manière dont elle a été représentée, il y a de grandes différences, propices à la propagande, à la fiction, à la spéculation. Inévitablement, des croyances se sont développées, sur ce qui a pu se produire ou non. Dans mes films, j’ai donc volontairement intégré des faits que l’on sait faux. Parce qu’ils sont quoi qu’il arrive à l’origine de ce que l’on sait ou pense savoir de l’île. Et parce qu’ils m’ont permis d’instaurer cette bascule progressive dans la fiction.

Ferdinandea, l’île éphémère est aussi une réflexion sur la mémoire collective. Celle-ci n’est-elle pas intrinsèquement porteuse de faits ou de souvenirs que l’on pourrait considérer comme fictionnels ?
Clément Cogitore : La mémoire est évidemment une machine à fictionnaliser, parfaite pour combler des trous, compléter des choses qui manquent ou disparaissent ; c’est un processus de métamorphose du souvenir, perpétuellement en cours. L’histoire des hommes et des femmes est ainsi, on écrit et on réécrit une même histoire d’un autre point de vue. Cette notion est très riche sur le plan artistique. C’est comme ouvrir une boîte au trésor, c’est avoir soudainement accès à une multitude de possibilités qui ne cessent de se croiser.
Pour Ferdinandea, l’île éphémère, je ne voulais toutefois pas me tenir à bonne distance des réalités. Cette île, il faut le dire, est située à un endroit stratégique, en termes de ressources et de pétrole. Elle est à la fois sur le canal de Suez, par lequel le pétrole arrive d’Asie, et sur le canal de Sicile, où se trouvent un très grand nombre de câbles sous-marins reliant l’Afrique à l’Europe. C’est aussi et surtout un point de passage de migrations, de drogues, etc. La liste des thématiques pouvant être abordées à travers cette île est assez vertigineuse.
De telles possibilités impliquent-elles nécessairement un travail au long cours ?
Clément Cogitore : Je travaille toujours sur un temps long, j’aime avoir le temps de chercher, d’écrire. Là, les premières lignes du projet datent de 2019, peut-être même de 2018. Le tournage a eu lieu en 2020 et la première exposition à Naples deux ans plus tard. L’exposition au Mucem arrive finalement assez tard, mais je voulais accéder à un espace précis de ce musée : le bâtiment Georges Henri Rivière, constitué d’un seul plateau, au niveau de la mer, ce qui permet au regard de se projeter de l’autre côté de la Méditerranée. Contrairement au Fort Saint-Jean, dont les petits espaces s’adaptent mal à la vidéo, ce lieu fait totalement sens avec ce projet. J’ai préféré attendre qu’il soit disponible.

Au sein de ton travail, qu’apporte la vidéo par rapport à la photo ?
Clément Cogitore : La vidéo, c’est une recherche du temps long, une durée au sein de laquelle il est possible de construire une dramaturgie. C’est aussi un format qui permet de mêler le langage, la musique, l’image, et donc de tisser des liens qui ne pourraient pas être tissés autrement.
« “Prémonitions”, le film tourné en 16mm, est ainsi comme une archive fictive de ce qui s’est produit. »
Quid de l’utilisation d’une caméra 16mm ?
Clément Cogitore : Je voulais quelque chose de l’ordre de la miniature, un côté lanterne magique, des images qui tiennent plus des diapositives que de la haute résolution, une esthétique qui renvoie à un temps où l’on ne pouvait pas générer ce type d’images. J’ai la sensation que ça donne un aspect fictif à chaque plan, comme si quelque chose était en cours, comme si je reconstituais les signes prémonitoires qu’ont pu voir les habitants des côtes. On parle tout de même d’un moment où le souffle dans l’air noircissait l’argenterie, où les poissons morts bouillis échouaient sur les côtes à cause d’une augmentation de la température de l’eau, où les perturbations atmosphériques étaient nombreuses. Les classes populaires y voyaient de mauvais présages, l’arrivée d’un monstre ou d’un événement divin. Prémonitions, le film tourné en 16mm, est ainsi comme une archive fictive de ce qui s’est produit.

Au fil de tes recherches, qu’as-tu appris de particulièrement impressionnant sur cette île ? Le fait qu’elle puisse se réveiller à tout moment, par exemple ?
Clément Cogitore : Ce qui me fascine, c’est de voir à quel point l’île a pu résonner avec un imaginaire dix-neuvièmiste, comment des artistes se sont retrouvés embarqués sur un bateau pour la dessiner ou la figer dans des écrits. Walter Scott, par exemple, a mis un pied sur l’île au moment où elle s’effondrait – c’était son dernier voyage avant de mourir. On sait qu’Alexandre Dumas et Jules Verne se sont également inspirés de l’île. Lors de mes recherches, j’avais réellement la sensation de parcourir un cabinet de curiosités du 19ème siècle. Peu importe que ce soit des documents géographiques, un dessin tracé sur place par un dessinateur et géologue français ou des carnets de bord : à chaque fois, on sent l’urgence d’immortaliser un paysage en train d’apparaître.

Jules Verne alertait sur les méfaits d’une science sans consciences tout en refusant d’être dans la nostalgie de l’état de nature. C’est une position dans laquelle tu te retrouves ?
Clément Cogitore : Pour être totalement honnête, Jules Verne n’est pas quelqu’un qui m’a particulièrement marqué. Je le rejoins sur les dangers d’une science sans conscience, mais ce sont plutôt les gens qui commentent mon travail qui me rapprochent de lui. Cela dit, j’aime le côté expédition propre au 19ème siècle, le fait de mettre des marins, des scientifiques et des artistes sur un même bateau pour documenter un même lieu selon des visions différentes. À mon échelle, j’ai l’impression de prolonger cette relation art/science, que ce soit en travaillant avec des militaires (Neither Heaven Nor Earth, 2015) ou avec la NASA pour filmer les aurores boréales au beau milieu du cercle polaire (The Resonant Interval, 2016). C’est toujours une chance incroyable d’aller sur leur territoire d’expertises et de recherches, de leur poser des questions, d’utiliser leurs outils. Ça génère des situations inédites.
Actuellement, tu es également commissaire de l’exposition Oscillations à la galerie Les Filles du Calvaire. Comment as-tu approché ce travail ?
Clément Cogitore : Je voulais montrer uniquement de la vidéo, un média encore trop souvent absent des galeries, qui a récemment disparu des foires d’art contemporain. En tant qu’œuvre à vendre, la vidéo se fait plus rare alors que c’est un médium extrêmement important dans l’histoire de l’art. Tous ces jeunes artistes, que j’ai pour la plupart eu la chance d’avoir comme étudiants aux Beaux-Arts de Paris, le prouvent : Tohé Commaret était récemment exposée à la Fondation d’entreprise Pernod Ricard, Joséphine Berthou a été programmée lors de la Biennale de Lyon, Clément Perot, à la Quinzaine des réalisateurs. Clairement, ces jeunes artistes ont du talent et un vrai rapport à la vidéo.
« En tant qu’œuvre à vendre, la vidéo se fait plus rare alors que c’est un médium extrêmement important dans l’histoire de l’art. »

Comment expliques-tu ce désintérêt du marché de l’art pour la vidéo ?
Clément Cogitore : Faire de la vidéo coûte cher et est moins facile à vendre. Ça prend du temps, ça nécessite du matériel, des équipes, des lieux de tournage, tout un travail de post-production… Mais ce n’est qu’une question de cycles. Quand j’ai commencé, on prédisait la mort des peintres. Aujourd’hui, ils prennent leur revanche, tant mieux pour eux, mais ça n’empêche pas les nouvelles générations de s’exprimer via d’autres médiums, tout aussi intéressants.
Tu évoquais les différentes étapes nécessaires à la réalisation d’une œuvre vidéo. Laquelle a ta préférence ?
Clément Cogitore : J’aime beaucoup l’écriture. Le tournage me plaît généralement moins, il y a trop de tension et de pression, on sait que c’est le moment le plus coûteux, que les choix doivent être pris rapidement et qu’il ne sera plus possible de faire marche arrière. Au moment de l’écriture, tout est encore possible. C’est un processus plus long, plus intime aussi.