En 2025, collectionner de l’art numérique ne relève plus d’un acte marginal ou d’une mode passagère. Grâce à des spécialistes comme Fanny Lakoubay, à l’émergence de communautés engagées dans le domaine, et à des plateformes innovantes, telles que Artfu, l’acquisition d’œuvres numériques devient une démarche culturelle et engagée. Mais comment s’y prendre ? Et surtout, quels sont les critères, les réseaux, les outils pour s’y aventurer en toute conscience ?
La visibilité de l’art numérique ne cesse d’évoluer ces dernières années. Des NFTs tapageurs aux œuvres génératives les plus pointues, les collectionneurs et collectionneuses apprennent désormais à distinguer la tendance de l’œuvre pérenne. « À l’image de tout marché, nous avons traversé une première phase d’euphorie spéculative, suivie d’une période baissière, pour atteindre aujourd’hui une reprise progressive, mais durable. L’art numérique s’est définitivement établi ; la seule question reste de savoir quand vous commencerez à en collectionner », déclare Fanny Lakoubay. Conseillère en art numérique, elle accompagne depuis de nombreuses années les artistes, collectionneurs et musées dans leurs projets. Pour cela, elle a même créé son cabinet en 2018, LAL ART Advisory, et cofondé en 2023 le club 100 Collectors. « Nous réinventons ce que signifie collectionner de l’art avec les outils numériques d’aujourd’hui, en en faisant une expérience enrichissante à partager, et non plus un simple exercice solitaire », défend-elle.

Se méfier de l’appât du gain
Pour Fanny Lakoubay, acquérir de l’art numérique doit s’apparenter, avant tout à un acte de goût. « Comme pour l’art traditionnel, collectionnez ce qui vous plaît et les œuvres avec lesquelles vous souhaitez vivre », préconise-t-elle. Mais, attention, l’experte alerte sur l’appât du gain, qui peut vite être dangereux en partageant cette règle générale : « en dessous d’un certain seuil de prix, collectionner une œuvre en espérant la revendre dix fois plus cher est plus risqué que de jouer au loto. Certains collectionneurs les approchent comme des start-up dans lesquelles ils investissent. Ce comportement est parfois critiqué – mais il n’a rien de nouveau, il remonte au mécénat et aux commissions d’œuvres de la Renaissance italienne. »
« Il y a un équilibre à trouver entre sécurité et facilité d’utilisation. »
Loin d’être purement financier ou technophile, le geste de collectionner engage l’œil, la curiosité, la volonté de soutenir des artistes contemporains parfois méconnus. La Collection Edicurial, qu’elle accompagne avec son équipe depuis 2021, regroupe ainsi plus de 150 œuvres d’art IA, d’art génératif et d’art basé sur la blockchain créées autant par des pionniers du numérique que des créateurs émergents. Cette diversité reflète un changement de mentalité, porté par une communauté fidèle et engagée. L’époque où les NFTs faisaient la une pour leurs prix exorbitants a laissé place à une scène plus niche, mais plus solide, où l’échange avec l’artiste, la qualité d’exécution et l’histoire de l’œuvre priment.

Comprendre les enjeux et s’équiper des bons outils
Loin de se résumer à une simple transaction numérique, collectionner de l’art digital engage des questions techniques, culturelles et éthiques. Comment choisir une œuvre ? La conserver ? L’exposer chez soi ? Il ne s’agit pas seulement de télécharger un fichier, mais d’installer des écrans dédiés, de paramétrer des systèmes, de préserver la création dans son intégrité. Cadres digitaux, projections, casques VR… Des solutions existent, mais le sujet reste sensible. Et, contrairement aux tableaux traditionnels, les risques de disparition ou d’obsolescence technique ne sont pas négligeables. « Aucune technologie n’est éternelle, même la blockchain. La conservation et la sécurité des œuvres sont des enjeux essentiels. Il y a un équilibre à trouver entre sécurité et facilité d’utilisation. »
« Après l’euphorie des NFTs, on assiste à une stabilisation avec une attention accrue sur la valeur artistique et la traçabilité des œuvres. »
Les collectionneurs doivent donc faire preuve de vigilance. « Les plateformes NFT comme OpenSea, Objkt, SuperRare restent des structures qui, pour survivre, doivent vendre, sinon, elles ferment », ajoute l’experte, prenant exemple sur la fermeture récente de MakersPlace malgré son excellent positionnement. Au-delà de la conservation des œuvres, c’est souvent la dimension technique qui freine les néophytes. Créer un portefeuille cryptographique, acquérir des cryptomonnaies sont autant d’étapes qui peuvent paraître opaques pour les collectionneurs issus du marché de l’art traditionnel. « Ces outils peuvent sembler intimidants au départ », reconnaît Fanny Lakoubay. C’est pourquoi beaucoup choisissent de se faire accompagner ».
Des conseillers spécialisés ou des plateformes guident les premiers pas des collectionneurs, renforçant la confiance dans un écosystème parfois complexe. En s’entourant de professionnels, les néophytes évitent aussi de céder aux tendances éphémères multipliées par les plateformes ouvertes et non thématiques. C’est là que des communautés comme 100 Collectors s’imposent petit à petit avec des repères fiables et engagés. Finie l’image du collectionneur solitaire ; aujourd’hui, on échange, on interroge, on partage ses découvertes au sein de réseaux vivants et solidaires.

Atfu, l’exemple de nouveaux modèles
Dans ce paysage encore mouvant, certaines initiatives réinventent les codes. C’est le cas d’Atfu, une application gratuite de troc et de vente d’œuvres d’art, imaginée par Clara Citron, Sirine Ammar et Clémentine Dupont Tissot. L’idée est simple : redonner aux artistes un rôle actif dans l’économie de l’art. « Atfu fonctionne comme une application de rencontre. Les utilisateurs découvrent les œuvres en swipant vers la gauche ou la droite », explique Clara Citron. Les pièces sont anonymes jusqu’à un match pour éviter toute discrimination. « On a voulu créer un projet où les artistes étaient acteurs de leur métier, et non plus de simples marchandises. En deux ans et demi d’existence, nous recensons plus de 9 000 artistes, 10 000 œuvres disponibles, 2 500 pièces échangées et une trentaine d’œuvres vendues », précise-t-elle. Bien que l’art numérique y soit encore peu représenté – environ 400 œuvres sur 10 000 -, l’application souhaite ouvrir la voie : « Après l’euphorie des NFTs, on assiste à une stabilisation avec une attention accrue sur la valeur artistique et la traçabilité des œuvres, plutôt que sur la seule spéculation ». En ce sens, le troc prend tout son sens. « Les artistes ne cherchent pas seulement à vendre, mais aussi à échanger leur travail contre des compétences, du matériel ou des services », remarque Clara Citron.
Atfu incarne une nouvelle façon de penser la collection, plus humaine, collaborative, et déconnectée des logiques marchandes pures. « Nous avons réussi à fédérer les artistes en une communauté soudée », souligne la cofondatrice. Cette récente accessibilité se manifeste aussi dans les lieux physiques. En juin 2024, l’ouverture de la galerie Artverse, dans le Marais à Paris, marque un tournant. Pensée comme un pont entre l’art contemporain et l’art numérique, elle propose expositions, discussions, ateliers, en croisant les publics – des néophytes passionnés jusqu’aux collectionneurs aguerris. Pour Grida, directrice du lieu, « les tendances vont et viennent, mais un genre se maintient par un effort continu. Artverse s’efforce de développer l’art numérique en un genre durable, et non pas en une tendance éphémère. » À l’heure où les frontières entre art, technologie et économie se redessinent, collectionner de l’art numérique revient à prendre position. Ce n’est plus une niche, ni un pari risqué, mais une manière d’exprimer sa sensibilité artistique. Et, comme le rappelle Fanny Lakoubay : « Ne commencez pas par la technologie, commencez par l’art ! Le reste viendra naturellement ».