Comment les étudiants et jeunes diplômés en art s’approprient l’IA ?

Comment les étudiants et jeunes diplômés en art s'approprient l'IA ?
“Girl Permaculture", extrait de la série "La cinquième saison" © Thomas Pendeliau

À l’occasion du Festival NOÛS organisé à la Bibliothèque nationale de France, la question de l’appropriation de l’intelligence artificielle par les étudiants et jeunes diplômés en art s’impose avec une certaine évidence. Loin des discours technophiles ou alarmistes, une nouvelle génération, entre autres issue du Fresnoy – Studio national des arts contemporains, explore ces outils avec ambivalence, lucidité et parfois méfiance. Rencontre avec Ella Altman, Harold Lechien, et Thomas Pendeliau.

Depuis au moins trois ans, la question de savoir si l’IA est un simple outil ou un partenaire créatif cristallise beaucoup de fantasmes et de malentendus. Est-ce d’ailleurs un hasard si aucun des artistes rencontrés dans le cadre de cet article ne tranche pleinement dans un sens ou dans l’autre ? À croire qu’il s’agit avant tout de s’adapter et de ne pas céder aux idées reçues, à cette dichotomie que semble imposer cet outil – il faut être pour ou contre, en gros. Pour Harold Lechien, diplômé du Fresnoy depuis 2025, parler de collaboration revient à surévaluer quelque chose qui n’en est pas capable.

« L’IA est orientée en fonction des données qu’on lui donne, même si des artistes l’utilisent pour générer en direct ou indéfiniment des œuvres nouvelles, cela reste une suite de décisions et d’actions qui ont été marquées par le passage d’un humain », justifie-t-il. Au passage, il résume son rapport à la machine ainsi : « l’habit ne fait pas le moine ». Ça sonne comme une formule toute faite ; c’est au contraire la façon la plus juste de dire que l’étiquette technologique d’une œuvre ne dit rien de sa profondeur.

Installation vidéo artistique dans trois cadres différents.
I Could Live Here Forever, à Panorama 27, Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains 2025 © Harold Lechien
Tableau noir au sein duquel un écran diffuse l'image d'une salariée en train de balancer son matériel.
I Could Live Here Forever, à Panorama 27, Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains 2025 © Harold Lechien

Thomas Pendeliau, étudiant en dernière année à Tourcoing, préfère un troisième terme. L’IA serait pour lui un « espace d’enquête ». Ni l’exécutant du premier, ni l’interlocuteur du second. Il s’appuie sur la philosophe Luciana Parisi pour parler d’une intelligence « alien », non pas pour « exotiser » la machine, mais pour « rappeler qu’on ne devrait pas chercher à la mesurer à l’aune de notre propre intelligence ». Il poursuit : « sa logique, statistique et corrélationnelle, fonctionne différemment de la nôtre, et c’est précisément ce qui en fait un terrain fertile pour un artiste. » Quant à Ella Altman, diplômée depuis 2024, elle adopte une posture plus radicale en refusant la catégorisation. L’IA serait pour elle un ensemble de questions posées à la société sur la nature humaine et sur la direction que nous prenons. Une formulation qui dit beaucoup sur la manière dont elle aborde son propre travail, non pas en tant que technicienne, mais en tant que personne soucieuse de voir ce que la machine révèle de nous.

Une serre installée sur un bateau navigue au large d'une mer.
Floating House, extraite de la série La cinquième saison © Thomas Pendeliau

Le réel avant tout

Ce qui frappe, à discuter avec ces trois artistes, c’est à quel point l’IA arrive tard dans leurs processus respectifs. Contrairement à l’image dominante de l’artiste qui entre un prompt et attend le résultat, Harold Lechien, Ella Altman et Thomas Pendeliau partent tous d’un matériau ancré dans le monde sensible. Harold Lechien l’explique à propos de son œuvre I Could Live Here Forever, présentée lors de Panorama 27, dans laquelle il a utilisé la technologie du deepfake pour remplacer le visage d’une personne réelle par celui d’une célébrité – Scarlett Johansson, en l’occurrence. Ce qui l’intéresse, c’est la juxtaposition de toutes les couches du dispositif : la performance d’une actrice, le fond vert, le montage, les effets spéciaux, la voix off, l’IA, puis l’étalonnage. Si bien que l’intelligence artificielle, chez lui, n’est qu’une étape parmi d’autres, ni plus glorieuse ni plus mystérieuse que le reste.

Même chose chez Ella Altman, dont le film Je n’AI jamais rencontré quelqu’un comme toi est né d’une résistance initiale aux images générées. « En deuxième année au Fresnoy, on aborde les enjeux des nouvelles technologies. J’ai commencé à me demander à quoi ressemblerait une relation si elle était jouée pour une IA. Mais j’étais d’abord repoussée par les images, je ne voulais pas qu’elles touchent mon film. Puis, j’ai moi-même traversé une transformation : d’un désir que ça disparaisse du monde, à la création de 2500 fragments vidéo générés par IA, jusqu’au montage final et à l’étalonnage », confie-t-elle. Lors du tournage, Ella Altman a finalement travaillé avec Runway Gen-1 pour manipuler des vidéos tournées en amont, à partir de prompts et d’images de référence. Illico, elle se passionne pour les bugs, les glitchs, les ratés de la machine, ces moments précieux où « l’on peut apprécier ce que la technologie ne maîtrise pas encore », selon les mots de son artiste-professeure Justine Emard qui l’a accompagnée dans ce processus.

Photo d'un plateau de tournage avec une actrice en arrière-plan.
Je n’AI jamais rencontré quelqu’un comme toi © Ella Altman

Thomas Pendeliau pousse encore davantage cette logique d’hybridation dans The Body Multiple, un court-métrage dont les différents rushes ont servi à entraîner certains des modèles. Des plans où le réel capté et l’image générée se confondent imperceptiblement. Il n’y a pas, dans son travail, un moment IA et un moment manuel. Il y a un processus continu où chaque geste est intentionnel. « Les véritables personnages principaux sont les lieux. L’arche souterraine s’inspire de lieux de conservation bien réels : la banque de graines de Svalbard, les centres de procréation médicalement assistée, les serres tropicales qui recréent des climats, les musées d’anthropologie, les data centers. Tous ces lieux disent quelque chose de notre rapport au vivant et à la mémoire, de notre manière de fixer ce qui est ou ce qui a été », précise-t-il.

Quatre spectateurs assis sur un siège observent un écran où apparaît sur fond rouge un fœtus.
The Body Multiple, à Panorama 27, Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains 2025 © Thomas Pandeliau

Ce qui inquiète vraiment

Les trois artistes sont traversés par une même ambivalence, que Harold Lechien considère avec honnêteté comme une relation schizophrénique. « On l’utilise en la critiquant, ce qui génère une forme d’incohérence », dit-il, tout en insistant sur l’importance de le reconnaître plutôt que de le dissimuler derrière une posture. Mais ce qui les inquiète n’est pas l’IA comme outil esthétique. C’est ce qui se passe autour. La récolte de données, l’automatisation au service de la guerre, l’impact écologique… Pour Harold Lechien, la menace vient de l’entreprise ou du système politique qui détient la technologie. L’esthétique reste, à ses yeux, une niche par rapport à ces enjeux bien plus sombres.

Ella Altman est peut-être celle qui va le plus loin dans l’engagement collectif. Active au sein de la Société des Réalisatrices et Réalisateurs Français, elle fait partie d’un groupe de travail sur l’IA qui réfléchit aux protections à mettre en place pour les créateurs. Elle est, à ce sujet, plus inquiète qu’optimiste. « Je pense que les artistes préoccupés doivent être visibles – et encore plus intéressant, à travers des œuvres qui utilisent ce médium pour le questionner », déclare-t-elle.

Deux hommes dialoguent sur une table de pique-nique.
I Could Live Here Forever, à Panorama 27, Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains 2025 © Harold Lechien
Une femme en costard est allongée sur le fauteuil d'un psychologue.
I Could Live Here Forever, à Panorama 27, Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains 2025 © Harold Lechien

Thomas Pendeliau formule le problème en termes de culture visuelle. « Les modèles génératifs produisent le consensus statistique de leurs données d’entraînement, des données qui surreprésentent massivement les esthétiques occidentales dominantes et laissent peu de place aux cultures et modes de représentation minoritaires. Et quand ces modèles s’entraînent à leur tour sur du contenu qu’ils ont eux-mêmes généré, les résultats s’appauvrissent et convergent, c’est ce qu’on appelle, le « model collapse » », détaille l’étudiant.

Pour résister à ce fonctionnement, Thomas Pendeliau construit ses propres processus de travail – combiner des outils qui ne viennent pas du champ de l’image, assembler ses propres pipelines, s’intéresser à la bio-informatique ou à la simulation de vie artificielle – plutôt que d’utiliser un modèle clé en main. « La singularité ne se trouve pas dans le prompt, elle se construit dans la complexité et la rigueur du processus qu’on s’invente », déclare-t-il.

Une créature étrange est sur le point d'embrasser une femme allongée au sol.
Je n’AI jamais rencontré quelqu’un comme toi © Ella Altman

Ce qui se dessine ici n’est pas une génération fascinée par la performance technologique, mais une génération qui a grandi avec Internet, MTV, les réseaux sociaux, et qui utilise les outils de son époque en connaissance de cause. C’est-à-dire en sachant à qui ils appartiennent, ce qu’ils véhiculent, leurs dangers et leurs points forts. Une génération qui a choisi de travailler avec l’IA comme on travaille avec une matière rétive. En sachant qu’elle résiste, qu’elle déforme, et que c’est précisément pour ça qu’elle mérite une attention toute particulière.

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