Cory Arcangel fait partie de ces pionniers de l’art internet que les institutions se plaisent à célébrer à intervalles réguliers. À juste titre, tant l’Américain, 48 ans, se plaît à inventer depuis un quart de siècle de nouveaux modes d’interaction en établissant un dialogue entre le réel et les références visuelles d’une génération hyperconnectée.
Cory Arcangel, né en 1978, à Buffalo, dans l’État de New York, n’est pas seulement l’un des plus jeunes artistes à avoir eu les honneurs d’une exposition personnelle au Whitney Museum de New York depuis Bruce Nauman. C’est aussi et surtout un plasticien qui redonne vie à des objets technologiques obsolètes, voire désuets. Un exemple ? On en a même deux : cette boîte à rythmes Roland TR-909 que l’Américain autopsie à travers le morceau P.S.K. What Does It Mean ? de Schoolly D, fortement inspiré par les sonorités de l’instrument ; ou encore cette installation regroupant plus de huit-cents vinyles de trance achetés sur eBay à un DJ à la retraite.

Le fait que ces deux projets soient directement connectés à l’univers musical n’est évidemment pas un hasard : Cory Arcangel est guitariste de formation, diplômé du Conservatoire de musique d’Oberlin, Ohio, et grand amateur de musique expérimentale. C’est d’ailleurs cet amour immodéré pour Steve Reich et Arnold Schönberg qui va inciter l’Américain à se tourner vers l’électronique, le digital et toutes sortes de machines qu’il prend plaisir depuis le début des années 2000 à explorer – « triturer » semble peut-être plus adapté ici.
Pour lui, qui a grandi avec différentes consoles entre les mains (l’Atari, le Commodore, la Nintendo), c’est un moyen de questionner la nature de la production culturelle, de même que sa consommation énergétique, dans un monde saturé par les technologies. Quitte à parfois jouer la carte nostalgique : ainsi de l’installation vidéo Colors (2009), où Cory Arcangel se réappropriait le film Colors et le transformait en un produit abstrait, composé de pixels et de bandes de couleur verticales perpétuellement en mouvement – quand on sait que le film de Dennis Hopper, sorti en 1988, racontait initialement la guerre des gangs à Los Angeles façon reportage, on se dit que la démarche de Cory Arcangel a tout du pari audacieux.

Poétiser l’irréel
À observer le corpus artistique de Cory Arcangel, il est également ainsi de Super Mario Clouds, où il met à nu l’inconscient visuel des jeux Nintendo, ses codes et son esthétique aussi simple qu’iconique. Dans cette œuvre, créée en 2002, l’artiste-vidéaste s’est réapproprié le jeu Super Mario Bros, en a modifié la cassette et n’en a conservé qu’une petite partie du logiciel, celui des nuages présents dans le ciel, ceux qui suivent habituellement la course de Mario lors de ses aventures. Faisant cela, Cory Arcangel poursuit ainsi l’idée développée par George Perec dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, selon qui, déposséder un lieu de ses décors omniprésents serait une tentative « de décrire le reste : ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance ».
Avec Super Mario Clouds, Cory Arcangel nourrit la même ambition : en dépouillant Super Mario Bros de son sens premier, en ne conservant que les nuages et en incitant le spectateur à se perdre dans ce décor répétitif, l’Américain fait du produit phare de Nintendo une œuvre d’art accessible à tous, dans le sens où qu’elle reprend les codes graphiques d’un des jeux vidéos les plus célèbres de l’histoire, mais aussi parce qu’il explique sur son site comment arriver au même résultat. « L’une des grandes qualités d’être un artiste, c’est qu’on lui donne l’opportunité de sortir les choses de la vie réelle et de les placer dans un endroit où les gens pourraient les considérer dans vingt ans. Dans le cas contraire, ils seront oubliés », précisait-il au magazine anglais Dazed il y a quelques mois.

En évolution constante
Depuis lors, sa démarche a bien évidemment évolué. Il suffit de jeter un œil à son site officiel pour comprendre que Cory Arcangel déborde d’idées, que celles-ci partent régulièrement dans tous les sens et qu’il cherche avant tout à explorer la technologie sous toutes ses formes. Pensons ici à sa série Photoshop Gradient Demonstrations (2007–2015), où il déploie de grandes peintures numériques réalisées à l’aide de l’outil dégradé sur Photoshop avant de les transposer sur de la soie ou des tapis ; à Lakes (2013-2015), qui regroupe des photographies prises sur les réseaux (notamment de Paris Hilton ou d’Hillary Clinton) et transformées à l’aide de l’application Lake sur Java ; à Andy Warhol Files, en 2014, soit une série de portraits réalisés par le maître du pop art (son idole) en 1985 sur un ordinateur Amiga 1000 et exhumés des archives de la fondation Andy Warhol, située à Pittsburgh ; ou encore à There’s Always One at Every Party, une installation vidéo où il rassemble toutes les scènes de la série Seinfeld dans lesquelles le personnage Kramer parle de son « coffee table book », transformant son projet en un immense supercut.
Toutes ces intentions, il faut le dire, sont parfois assez abstraites, mais Cory Arcangel semble plutôt s’en réjouir. « Certains de mes travaux sont vraiment très durs à comprendre, confiait-il au Guardian, mais les gens peuvent apprécier la majorité d’entre eux sans avoir une connaissance ou un bagage artistique derrière eux. » En quête d’universel, l’Américain n’en est pas moins un artiste farfelu et utopiste, ajusté à l’esprit de son temps tout en cherchant à le devancer. Selon une méthode qui le distingue d’office du magma d’artistes qualifiés de « post-internet » ayant émergé ces quinze dernières années : faire de son travail un outil de « protestation contre l’oubli », souligner le changement d’époque et notre vieillissement à la faveur de celui des machines, des sons et des gadgets technologiques qui ont pu nous accompagner à un moment ou à un autre de notre vie.

Un art archéologique
D’où cette douce mélancolie qui semble se dégager de ses différents travaux et que sa récente participation en 2018 à l’exposition Art In The Age Of The Internet, 1989 to Today à la Institute of Contemporary Art de Boston est venue rappeler. Au cœur de cette grande exposition, la première aux États-Unis à examiner l’impact de la culture web sur les arts visuels, on distinguait ainsi ce qui fait la force et l’intelligence des différents travaux de Cory Arcangel : sa façon d’utiliser les logiciels, les ordinateurs et les ressources Internet comme un matériau artistique pour en révéler un intérêt nouveau, son approche parfois archéologique du passé et des références culturelles entrées dans l’inconscient collectif, sa fascination constante pour le processus de vieillissement des technologies – thème central de sa démarche et symbole, à l’entendre, de notre comportement d’humain.
Dans un texte introductif à cette exposition, celui qui a eu les honneurs de diverses institutions ces dernières années (le MoMA et le Guggenheim Musuem de New York, la Royal Academy de Londres, le Migros Museum de Zurich, le macLYON, etc.) ne manquait d’ailleurs pas de mettre en avant ce questionnement : « Comment avons-nous pu nous habiller de cette façon ? Comment avons-nous pu penser de cette façon ? Ce qui semblait alors universel n’a de nos jours plus aucune valeur. Il s’agit je suppose d’une de ces bizarreries de l’existence humaine ».