Couleurs numériques, illusion verte ?

Couleurs numériques, illusion verte ?
“Green River”, 1998, The Northern Fjallabak Route, Iceland © Olafur Eliasson

Et si l’écologie du numérique ne se jouait pas là où on l’imagine ? Dans l’intensité d’un rouge saturé, dans l’éclat d’un bleu électrique, dans la tentation du noir et blanc comme geste militant ? À l’heure où l’art numérique s’empare frontalement des crises climatiques et de l’effondrement du vivant, la question de la palette devient politique. Moins de couleurs signifierait moins de données, et donc moins d’impact. L’équation semble évidente. Elle est surtout incomplète.

Depuis plusieurs décennies, des artistes interrogent l’empreinte environnementale de leurs propres médiums. Benjamin Gaulon explore les ruines technologiques et l’obsolescence programmée. Le collectif Hacnum expérimente le low-tech et l’éco-conception comme terrains d’invention. D’autres choisissent des palettes restreintes, des tonalités sombres, voire le monochrome, comme manifeste visuel d’une sobriété assumée. À l’inverse, certains revendiquent la puissance de la couleur vive pour crier l’urgence écologique, à l’image d’Anouk Kruithof. La chromie, c’est une évidence joue donc le rôle de lanceur d’alerte ou d’invitation à la sobriété. Mais change-t-elle réellement la donne écologique ?

Installation composée de centaines de livres superposés les uns et sur les autres en fonction de leur couleur.
Enclosed Content Chatting Away The Colour Invisibility © Anouk Kruithof

Les impacts sont dans le matériel

Selon Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT.fr, la réponse est claire : réduire le nombre de couleurs allège bien les fichiers. Un fichier monochrome en noir et blanc ou à palette réduite se transporte plus facilement sur le réseau, sollicite un peu moins le processeur et la carte graphique. Mais ces impacts relèvent de la phase d’usage, qui ne représente aujourd’hui qu’une part faible du coût environnemental du numérique.

Le cœur du problème se niche ailleurs : dans la fabrication des équipements. En France, environ trois quarts de l’empreinte du numérique proviennent de la production des terminaux, soit les écrans, les ordinateurs, les télévisions et les smartphones. Et la course à la haute technologie aggrave le tableau. À taille équivalente, un écran OLED récent génère environ quatre fois plus d’impacts qu’un écran LCD plus ancien, lui-même déjà quatre fois plus impactant qu’un écran cathodique. Entre tube cathodique et OLED, on multiplie ainsi les impacts par seize.

« La sobriété ne se lit donc pas seulement dans l’image, mais bien dans le matériel qui la rend visible. »
Vision déformée et abstraite d'un homme dans son lit avec son smartphone.
The Oasis I Deserve © Inès Sieulle

Couleurs, données, énergie

L’argument énergétique souvent avancé, notamment pour les écrans OLED, qui consomment moins lorsqu’ils affichent du noir, relève en grande partie du greenwhashing. Oui, un pixel noir s’éteint sur une dalle OLED. Mais les économies à l’usage ne compensent pas l’empreinte colossale de fabrication, parfois jusqu’à quarante fois supérieure à celle des technologies antérieures, comme le souligne Frédéric Bordage. Autrement dit, mieux vaut conserver longtemps un écran en pleine couleur que renouveler fréquemment son matériel au nom d’un noir annoncé comme vertueux.

La question des couleurs agit principalement sur le poids des données. Or, selon l’ADEME et plusieurs analyses de cycle de vie, le transport et le stockage des données représentent aujourd’hui une part relativement faible des impacts environnementaux, car il n’y en a pas qu’un seul, en particulier dans les pays où l’électricité est peu carbonée. Historiquement, optimiser la palette était crucial, quand la mémoire et la puissance de calcul étaient limitées. Aujourd’hui, un smartphone d’entrée de gamme embarque une puissance équivalente à celle des supercalculateurs d’il y a vingt ans. « Nous n’en avons pas conscience, mais dans un simple smartphone nous disposons de la puissance informatique de la NASA de vingt ans en arrière. C’est énorme ! », rappelle Frédéric Bordage.

Le véritable facteur d’impact n’est plus la profondeur chromatique, mais la résolution des écrans, leur taille, leur fréquence de renouvellement. Un écran HD pèsera moins lourd à la fabrication qu’un écran 4k car la multiplication des pixels est aussi un multiplicateur d’extraction de ressources. La sobriété ne se lit donc pas seulement dans l’image, mais bien dans le matériel qui la rend visible.

Sur fond bleu, un nuage vert ondule.
© Pexels

Noir et blanc, couleur ou monochrome, vers plus de sobriété ?

Quant au noir « écologique », il n’a de sens que sur les écrans OLED ou AMOLED. Sur les autres technologies, le rétroéclairage reste actif, qu’il affiche une nuit profonde ou un coucher de soleil saturé. Le monochrome ne devient pertinent écologiquement que s’il s’inscrit dans une démarche plus large : moins d’écrans, gardés plus longtemps, des usages réellement questionnés.

Reste la dimension sensible. Une étude récente sur l’influence de la lumière et de la couleur dans les peintures numériques à thématique environnementale montre que noir et blanc, couleur ou monochrome n’altèrent pas significativement la compréhension des enjeux par le public. Le monochrome pourrait toutefois intensifier l’émotion. La couleur, elle, demeure un vecteur puissant d’engagement, c’est ce que défendent déjà de nombreux artistes, à l’image d’Ólafur Elíasson. Ou quand la saturation devient expérience immersive

« Le véritable facteur d’impact n’est plus la profondeur chromatique, mais la résolution des écrans, leur taille, leur fréquence de renouvellement. »
Dans un musée, des spectateurs avancent sous une boule reproduisant un soleil.
Ólafur Elíasson, Presence, QAGOMA, Brisbane, 2025 © Joe Ruckli/QAGOMA

La palette écologique n’est donc ni une solution miracle ni un faux problème. Elle est un champ de réflexion esthétique et politique. Mais l’essentiel se joue derrière l’image : dans les métaux extraits, les chaînes de production énergivore, la frénésie de renouvellement. La vraie sobriété numérique ne se mesure pas au nombre de couleurs affichées, mais au nombre d’écrans fabriqués et remplacés.

Regarder une œuvre numérique, c’est aussi regarder l’infrastructure qui la soutient. Peut-être que l’écologie commence là : dans ce hors-champ matériel que la lumière des pixels ne révèle jamais.

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