Tous les quatre ans, le monde s’arrête. Les écrans s’allument, les stades grondent, les joueurs brillent. Mais plus qu’un jeu qui fait vibrer les terrasses des bars, le football est aussi et surtout le théâtre de tensions politiques, économiques et postcoloniales qui inspire, bien évidemment, de nombreux artistes. Y compris celles et ceux ayant un pied ou deux dans l’art numérique. La preuve par cinq.

Harun Farocki – Deep Play (2007)
Douze écrans, une seule finale. Pour la Documenta de Kassel en 2007, le cinéaste allemand Harun Farocki a disséqué la finale France-Italie de la Coupe du monde 2006 sous toutes ses coutures. Traduction : en utilisant des images officielles de la FIFA, des diagrammes analysant les déplacements des joueurs, les caméras de surveillance intérieures du Stade olympique de Berlin, et même un plan fixe sur la façade extérieure de l’enceinte pendant toute la durée du match… Deep Play ne prend parti pour aucune équipe, mais cartographie les différents régimes d’images qui gouvernent un événement sportif mondialisé, révèle les logiques de pouvoir qui s’y exercent, à commencer par l’opacité de la FIFA, et interroge notre statut de téléspectateur face à la machine spectaculaire. Une autre manière de refaire le match, en somme.

Joyce Joumaa – Bêtise humaine (2024)
Quatorze minutes : c’est le temps que met Joyce Joumaa pour relier deux mondes. Dans cette installation vidéo présentée à l’occasion de la dernière Biennale Momenta de Montréal, l’artiste libano-néerlandaise juxtapose des images du match France-Algérie de 2001, lors duquel des supporters algériens avaient envahi la pelouse, à des extraits de La Bataille d’Alger (1966) de Gillo Pontecorvo. Le flou, le montage, la superposition… Tout conspire à faire résonner le passé colonial dans le présent du stade, et à faire du sport un espace de résistance symbolique.

Nicolas Gourault – This Means More (2019)
Le 15 avril 1989, 96 supporters du Liverpool FC meurent écrasés dans les tribunes du stade de Hillsborough, à Sheffield. Produit au Fresnoy, This Means More revient sur cette catastrophe grâce à un logiciel de simulation de foule, habituellement utilisé pour placer des publicités autour des pelouses et détourné ici en instrument archéologique, précisément dans l’idée de le confronter aux témoignages oraux des survivants. D’un côté, la foule réduite à des flux et des données. De l’autre, une mémoire incarnée, vivante. Entre les deux, la question de ce que signifie appartenir à une communauté. Troublant !

Pierre Giner – Soccer Party Club (2016)
Présentée dans le cadre de l’exposition Foot Foraine à La Villette, l’installation de Pierre Giner convoque les fantômes du jeu vidéo : Kick Off, Pelé Football, Virtua Striker 2, Tehkan World Cup… Des classiques oubliés réactivés dans un même geste visant à rassembler leur esthétique pixelisée sur un terrain virtuel géant que le public construit collectivement, en jouant. « Tout le monde se regarde jouer, précise l’artiste, dans le cadre d’un entretien à So Foot. C’est comme une place publique, un truc qu’on a en commun ». Ludique, nostalgique et participatif, Soccer Party Club fait du foot un bien commun, et de l’écran un terrain partagé.

Refik Anadol – A Goal in Life (2025)
Lequel de ses 800 buts Lionel Messi considère-t-il comme le plus important ? Manifestement, son but de la tête contre Manchester United en finale de Ligue des champions, en 2009. C’est en tout cas celui que Refik Anadol a choisi de transformer en sculpture de données, suite à une commande de Christie’s et de l’Inter Miami CF. L’artiste trace ici 17 points sur le corps du joueur argentin, mais intègre aussi des données biométriques issues des interviews de ce dernier (voix, respiration, rythme cardiaque etc) afin d’en faire une installation circulaire sur écrans 16K. Huit minutes d’abstraction, entre mémoire et sensation pure, durant lesquelles Refik Anadol transforme l’exploit sportif en une expérience cosmique.