Plus qu’un simple lieu de travail, l’atelier est souvent le miroir de l’artiste. Alors, que se passe-t-il quand ce dernier se déplace derrière l’écran ?
Est-il seulement possible de dissocier l’artiste de son atelier ? Ce sanctuaire de création aux odeurs de térébenthine, aux souvenirs sous forme de tâche de peinture, aux milles carnets de croquis ? À l’heure où de plus en plus d’artistes troquent l’établi contre une interface, Sofya Chibis, responsable éditoriale de la plateforme TAEX, pose la question dans sa série Digital Histories. « Alors que les artistes délaissent de plus en plus les ateliers physiques au profit des interfaces, ce n’est peut-être pas l’atelier lui-même qui doit évoluer, mais la façon dont nous le concevons », soulève la spécialiste.

Un espace de travail comme un autre
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Sofya Chibis vise juste. Tout aussi stimulant, l’ordinateur représente, pour les artistes du numérique, l’espace de travail dans lequel naissent leurs idées. C’est la même chose qu’une pièce minuscule dans un bâtiment parisien hors de prix, les contraintes en mois. « En fin de compte, on est à chaque fois dans des économies d’outils, dans une “bedroom culture” qui permet de manipuler différents logiciels en même temps, de tout faire via ordinateur, là où d’autres pratiques nécessitent d’aller en studio ou d’avoir un tas d’instruments à disposition, rappelle par exemple Lou Fauroux. Là, on peut créer selon une économie relativement modeste. »
Finalement, le fonctionnement ne diffère pas beaucoup : l’atelier comme l’écran sont à la fois des espaces de création, mais aussi d’inspiration, comme l’explique Thomas Vanz : « Les technologies numériques m’aident à représenter ce que j’imagine ». Même constat pour Luna Mahoux, qui, plutôt que de tapisser les murs d’un atelier de visuels et textures façon moodboard, préfère le faire via une interface numérique : « « En 2021, dans le cadre de mon mémoire, j’avais rassemblé 400 pages de captures d’écran accompagnées par un texte assez conséquent censé justifier chacun de mes choix, rembobine-t-elle. Hélas, on a encore tendance à juger de haut cette approche, un peu comme si c’était trop facile. Or, je passe toutes mes journées à écumer YouTube, TikTok ou SoundCloud pour trouver ne serait-ce qu’une fraction de seconde qui me touche sur le plan émotionnel. Tout l’enjeu est de savoir quand intervenir, sur quoi zoomer. Quand on y pense, la démarche est similaire à celle d’un photographe qui se demande à quel moment il doit prendre sa photo. »

Réconcilier deux mondes que l’on oppose
Mais attention : cette dématerialisation n’annule pas le besoin de dialogue entre les mondes. Luna Mahoux nous le rappelait d’ailleurs, depuis le studio d’Aline Bouvy : « Le studio me permet surtout de réfléchir à la monstration de son travail. » Installée au 2eme étage de la Tour Orion à Montreuil, Marilou Poncin fait elle aussi cohabiter ces deux espaces de travail, l’un physique, l’autre virtuel. « Une grande partie de mon travail se fait chez moi, nous expliquait-elle, Là-bas, j’ai une station pour gérer tout ce qui concerne le montage, les retouches et l’étalonnage. Le studio, lui, me sert surtout pour le travail plastique et les recherches. » En un sens, Marilou Poncin tient donc à réconcilier ces deux mondes, qui, pour elle, ne font qu’un : « C’est quand même fou de continuer à opposer avec autant d’insistance le numérique et le palpable alors que ces deux modes d’expression se lient très bien entre eux. Selon moi, leur dialogue est même ce qui caractérise l’image contemporaine. »