Actuellement exposé à la Haus der Kunst de Munich, Cyprien Gaillard continue d’asseoir son statut de maître de l’art vidéo. Un médium vers lequel l’artiste français n’a cessé de revenir ces vingt dernières années. La preuve par cinq.
Prix Marcel-Duchamp 2010, Cyprien Gaillard pose un regard unique sur le monde qui l’entoure. Né dans les années 1980, à Paris, ce fils de concepteur de jeu vidéo décrit son adolescence comme « rebelle », nourrie par les après-midis au skate-park et les première sessions d’Urbex, indéniablement fondatrices. C’est que ce goût pour les architectures urbaines abandonnées ne l’a jamais réellement quitté ; à dire vrai, on le retrouve dans son « modus operandi », influencé par la notion d’entropie, autrefois exploitée par le land artist Robert Smithson. Cyprien Gaillard, un vandaliste ? Force est de constater que cette approche guide en tout cas une bonne partie de son corpus vidéo. Les cinq œuvres ci-dessous en attestent.

Real Remnants of Fictive Wars – 2003-2008
La série de six films Real Remnants of Fictive Wars repose sur un même dispositif : le surgissement de nuages de fumée blanche, réalisés à partir d’extincteurs industriels. Renouant avec ses inspirations « vandalistes », Cyprien Gaillard envahit ici des paysages et des architectures choisis avec une précision quasi romantique, face à une caméra presque méditative, chargée de capter ce geste aussi simple que déroutant. Au passage, l’artiste fait de la dégradation une forme de poésie visuelle, de la nature une peinture vivante et instable, dans une sorte de prolongement de ce que pourraient être la peinture romantique et le land art à l’ère de la vidéo.

Pruitt-Igoe Falls – 2009
Toujours aussi fasciné par les nuages de fumée, Cyprien Gaillard met cette fois-ci en scène l’effondrement d’une tour d’immeuble dans la nuit. Référence directe au quartier d’habitat social construit dans les années 1950 à Saint-Louis, aux États-Unis, l’artiste illustre par la destruction l’échec de l’architecture moderne face à la crise du logement dans les environnements les plus précaires. Un dialogue s’opère alors avec les chutes du Niagara, éclairées depuis la frontière américaine, considérée comme le « point de vue du pauvre » pour tous ceux qui ne peuvent se rendre au Canada.
Pruitt-Igoe Falls transforme ainsi un lieu emblématique de l’échec moderniste en une image de beauté provisoire, soulignant à la fois notre fascination pour les ruines, un rapport inversé au sublime et l’impossibilité de réparer, par l’esthétique, les fractures historiques et sociales.

Nightlife – 2015
Se déroulant entre Cleveland, Los Angeles et Berlin, Nightlife poursuit l’exploration de la ville entamée par Cyprien Gaillard depuis le début de sa carrière. Tourné exclusivement de nuit, et en 3D, ce film d’environ quinze minutes s’ouvre sur le Penseur de Rodin et enchaine les scènes silencieuses, reliant dans un même geste la mémoire coloniale, les luttes politiques et la persistance des symboles. Notamment les Jeux olympiques de 1936, via la vue du stade olympique de Berlin, la figure du sportif afro-américain Jesse Owens ou encore la voix d’Alton Ellis. Laquelle l’assure : « I was born a loser ».

Ocean II Ocean – 2019
Le projet Ocean II Ocean élargit encore ce regard en confrontant des images d’eau, qu’il s’agisse d’océans, de fleuves, ou de surfaces humides, à des structures humaines. « Depuis mon adolescence, je voulais chorégraphier un ballet sans humains », disait Cyprien Gaillard à propos de Nightlife. Ici aussi, la fluidité naturelle agit comme un contrepoint à la rigidité du béton des espaces urbains, évoquant un monde où la nature finit toujours par reprendre ses droits. Véritable méditation visuelle sur la temporalité, l’érosion et la mémoire des lieux, le film, étiré sur onze minutes, pose la question du silence comme mode de transmission. Et affirme que ce n’est pas parce qu’un phénomène ne fait pas de bruit qu’il n’a pas d’impact, bien au contraire.

Retinal Rivalry – 2024
Actuellement présentée à la Haus der Kunst de Munich, Retinal Rivalry marque une étape décisive dans la pratique vidéo de Cyprien Gaillard, qui pousse encore plus loin encore son exploration du cinéma stéréoscopique comme sculpture visuelle. Présenté en 3D stéréoscopique, projeté en double 4K à 120 images par seconde sur près de trente minutes, le film refuse la linéarité du récit au profit d’une vision pure. Fragmentée, hallucinée, troublante. Le titre, lui, renvoie à un phénomène perceptif : lorsque deux images différentes sont envoyées à nos yeux, le cerveau n’en compose pas une seule mais oscille entre elles, générant confusion et tension. Cette dynamique devient ici un principe structurant, Retinal Rivalry jouant avec l’alternance des focales, des profondeurs et des textures, quitte à transformer des lieux familiers – notamment allemands, comme la statue de la Bavaria sur l’Oktoberfest – en scènes incertaines.
- Wassermusik, jusqu’au 22.03, Haus der Kunst, Munich.