Dans les coulisses de « Danse, danse, danse – Matisse » avec Chloé Jarry

21 novembre 2025   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Dans les coulisses de « Danse, danse, danse - Matisse » avec Chloé Jarry
“Danse, danse, danse” - Matisse © Lucid Realties / TSVP

Passée par le Musée d’Art Moderne ou le Hangar Y et récemment présentée à la Mostra de Venise dans la section immersive, l’expérience Danse, danse, danse – Matisse d’Agnès Molia & Gordon nous plonge dans l’univers d’un peintre passionné par l’art chorégraphique. Pour en comprendre les dessous, Fisheye Immersive s’est entretenu avec celle qui a contribué à faire de ce projet une réalité : Chloé Jarry, productrice chez Lucid Realities.  

Peintre de La Danse (1910) ou encore des Deux danseurs (1938), Henri Matisse n’a jamais caché son amour pour les entrechats et les corps en mouvement tout au long de sa carrière, étirée sur une cinquantaine d’années. Avec plus de vingt toiles autour du thème de la danse, l’artiste se (re)découvre aujourd’hui en musique grâce à l’imagination d’Agnès Molia & Gordon, qui se sont associés avec la chorégraphe et interprète Sarah Silverblatt-Buser pour donner vie aux toiles du peintre ainsi qu’à Jean-Pierre Darroussin, dont la voix guide le spectateur. « L’idée de travailler autour du thème de la danse nous permettait à la fois de traverser toute la carrière de Matisse, détaille Chloé Jarry, productrice de l’expérience. Dans “Danse, danse, danse – Matisse”, on traverse des tableaux sur quasiment plus de vingt ans de son travail, mais on part aussi à la rencontre de plusieurs techniques picturales avec lesquelles il a pu travailler, qu’elles concernent la couleur, qui est importante chez Matisse, ou le début des papiers découpés. »

Un projet collaboratif

Présidente de Lucid Realities et d’Unframed – chargé de la distribution du projet -, Chloé Jarry a suivi toutes les étapes de Danse, danse, danse – Matisse. Aujourd’hui, elle en détaille les prémices : « Chez Lucid, nous développons les projets : nous les imaginons, nous trouvons les moyens de les réaliser et nous les produisons. Unframed intervient ensuite pour les distribuer. » Dédiée aux écritures immersives et interactives de projets axés autour de l’Histoire de l’Art, la société fondée par Chloé Jarry et François Bertrand en 2018 n’en est pas à son premier essai. « Depuis le début, chez Lucid Realities, on a l’idée de travailler autour des grands artistes, en collaborant assez régulièrement avec des artistes contemporains. Matisse, ça a vraiment été un projet collaboratif, né en discutant avec Agnès Molia et Gordon, avec qui nous avions fait un premier projet il y a deux ans sur Vincent Van Gogh. »

ChloéJarry
« On s’est mis d’accord sur la création d’un projet joyeux, comme peuvent l’être les toiles de Matisse.  »

Si le choix de Matisse s’impose comme une évidence, reste encore à savoir comment aborder l’expérience. Clairement, l’enjeu est de parvenir à rendre justice à l’un des plus grands artistes du XIXème siècle. « Comme l’œuvre de Matisse est riche, on a d’abord eu plusieurs idées. Une fois qu’on s’est arrêté sur la danse, on s’est mis d’accord sur la création d’un projet joyeux, comme peuvent l’être les toiles de Matisse. Gordon et Agnès Molia ont proposé à Sarah Sylvester Puzer de travailler sur une chorégraphie et une interprétation qui serait vraiment une transposition des pensées, des inquiétudes ou des réflexions de Matisse à travers la danse. Finalement, le projet s’est constitué assez facilement autour de ces trois personnes. Ne restait plus qu’à le rendre possible. » 

En réalité virtuelle, des danseuses effectuent une chorégraphie dans un décor inspiré par les tableaux de Matisse.
Danse, danse, danse – Matisse © Lucid Realties / TSVP

Un ping-pong créatif

Plus ou moins rapidement, cette belle équipe a permis de donner vie à une œuvre onirique, à la chaîne de vie bien rythmée : « Le projet naît chez Lucid, y fait ses premiers pas, puis, lorsqu’il est prêt à voler de ses propres ailes, Unframed l’emmène voyager dans le monde entier. La communication entre les deux entités est donc très fluide, naturelle », détaille Chloé Jarry, dont le rôle « consiste à accompagner la réflexion autour des projets, à écouter les envies des auteurs et des réalisateurs, et à créer les conditions pour que leurs idées deviennent possibles. » Heureusement pour elle, Agnès Molia et Gordon travaillent ensemble pour la troisième fois. « Ils se connaissent très bien, partagent souvent des envies communes, et leurs idées se nourrissent mutuellement. C’est un véritable jeu de ping-pong créatif », sourit la productrice.

Sarah Sylvester Puzer n’est pas non plus inconnue de cette joyeuse team. « Nous avions déjà collaboré avec Sarah chez Lucid Realities il y a quelques années sur un projet autour de “La petite danseuse” d’Edgar Degas, justement réalisé par Gordon. Son nom s’est donc naturellement imposé à nous », poursuit Chloé Jarry, qui profite de l’occasion pour émettre une petite précision : Danse, danse, danse – Matisse a été produite en association avec TSVP, la société d’Agnès Molia. « C’est notre troisième coproduction commune, ce qui fait que nous avons aujourd’hui une vraie confiance et une vraie connaissance vis-à-vis de nos différentes façons de travailler. Chez Lucid, nous assurons la production au sens strict – la fabrication -, tandis qu’avec TSVP, nous cherchons les partenaires, les financements et les moyens techniques nécessaires pour donner vie au projet. »

ChloéJarry
« Le véritable secret, c’est d’avoir profondément envie que le projet existe. Quand on y croit. Quand on sait qu’il peut toucher le public, on trouve naturellement les mots pour embarquer les partenaires avec nous. »
Labyrinthe 3D où des danseuses apparaissent dans différents carrés.
Danse, danse, danse – Matisse © Lucid Realties / TSVP

Un projet muséal

Si Chloé Jarry insiste au sujet de toutes ces tambouilles internes, finalement propres à n’importe quel studio, c’est aussi pour souligner les enjeux à affronter une fois le projet finalisé. La distribution, donc, la nécessité de sortir l’œuvre de la confidence pour la montrer au public. « Je crois que le véritable secret, c’est d’avoir profondément envie que le projet existe. Quand on y croit. Quand on sait qu’il peut toucher le public, on trouve naturellement les mots pour embarquer les partenaires avec nous. » C’était manifestement le cas pour Danse, danse, danse – Matisse, qui a convaincu pas moins de trois partenaires.

Soutenu financièrement par le CNC via des fonds sélectifs, l’expérience a également pu compter sur le Musée d’Art Moderne, qui possède deux toiles de La Danse dans sa collection permanente, et le Hangar Y. Sans grande surprise, le musée parisien a eu la primauté sur la présentation au public, qui s’est effectuée en parallèle de son exposition Matisse et Marguerite, présentée du 4 avril au 24 août 2025. « Au Musée d’Art Moderne, il y avait en 2025 deux temps forts autour de Matisse : les panneaux de “La Danse” au sein de l’exposition permanente, et l’exposition temporaire “Matisse et Marguerite”, amorce Chloé Jarry. L’expérience “Danse, danse, danse” n’était pas directement liée à “Matisse et Marguerite”, mais sa présence dans le musée s’inscrivait dans ce “double moment Matisse”, soit un événement fort et un ancrage dans les collections permanentes. Un tel dispositif permet d’aller chercher un public qui vient avant tout pour le musée – et pas nécessairement pour la réalité virtuelle. » 

Dessin de six danseurs gris en mouvement dessus et sous des voûtes.
Danse, danse, danse – Matisse © Lucid Realties / TSVP

Résultat ? Danse, danse, danse – Matisse suscite d’emblée d’excellents retours, notamment de la part de personnes testant la VR pour la première fois. « Ce qui rend l’œuvre si séduisante, c’est que nous sommes face à une création entièrement pensée pour la réalité virtuelle. Ce projet n’aurait tout simplement pas pu exister autrement qu’en VR, analyse Chloé Jarry. On a des décors différents, tous faits comme en papier, avec un travail esthétique sur les environnements qui se plient, se déplient, on change d’échelle, parfois très grande, parfois très petite. On a une création chorégraphique dans laquelle on est complètement au centre : des danseurs autour de nous, certains réalistes, d’autres ressemblant à des découpages de papier. On navigue ainsi entre différents univers, on traverse littéralement l’imaginaire de Matisse. Agnès Molière a conçu une narration uniquement à partir d’écrits et d’interviews de ce dernier. Cela donne une expérience totalement singulière, sans équivalent à ma connaissance : on n’est plus face à une œuvre, on est dedans, en train de la vivre. »

ChloéJarry
« Ce qui rend l’œuvre si séduisante, c’est que nous sommes face à une création entièrement pensée pour la réalité virtuelle. Ce projet n’aurait tout simplement pas pu exister autrement qu’en VR. »

Si, au Musée d’Art Moderne, l’installation apparaît comme le prolongement d’une programmation consacrée à Matisse et à sa fille, au Hangar Y, l’œuvre occupe une place centrale, le public étant spécifiquement là pour faire l’expérience de la VR. « La spécificité de nos productions, c’est qu’elles ne sont jamais faites pour un lieu : elles sont faites pour être vues par le public le plus large possible, rappelle la productrice. L’œuvre raconte un moment de la carrière de Matisse, mais aussi une expérience où les gens ont du plaisir et ressortent avec une expérience unique. »

En réalité virtuelle, une danseuse se tient à côté d'un tableau de Matisse dans un décor naturel ressemblant à une peinture.
Danse, danse, danse – Matisse © Lucid Realties / TSVP

Une narration cinématographique

Cette adaptabilité a le mérité de séduire d’autres espaces de diffusion, situés hors des cimaises des musées. En compétition officielle lors de la dernière édition de Venice Immersive, Danse, danse, danse – Matisse a conquis le jury, composé de la scénariste et réalisatrice Eliza McNitt (Présidente et réalisatrice de Sphères), du réalisateur et producteur Gwenael François (Oto’s Planet) et du réalisateur Boris Labbé (Ito Meikyū, Grand Prix Venice Immersive 2024). « Cette sélection est pour nous une magnifique récompense !, s’est félicité le duo d’artistes à l’annonce de cette nomination, Être dans la sélection officielle pour notre expérience est à la fois un gage de qualité et la promesse de la partager avec le plus grand nombre. »

Quand bien même le projet n’a pas remporté de prix, Chloé Jarry nous rassure : être sélectionné, c’est déjà « extrêmement important ». Elle poursuit : « La Mostra est aujourd’hui l’un des principaux – sinon le principal – festivals dédiés à la réalité virtuelle dans le monde. Nous avons soumis l’œuvre comme tout le monde : les programmateurs la visionnent parmi plusieurs milliers de candidatures, pour n’en retenir qu’une trentaine, auxquelles s’ajoute une trentaine d’espaces immersifs. Leur sélection est donc extrêmement serrée. » Pourquoi ont-ils opté pour Danse, danse, danse – Matisse ? Chloé Jarry l’ignore, mais retiens l’essentiel : « S’ils ont retenu l’expérience, c’est qu’ils considèrent qu’elle fait partie des propositions immersives les plus abouties du moment. Évidemment, nous en sommes très heureux. »

ChloéJarry
« La Mostra rassemble tout le secteur immersif : c’est la garantie que ça va être vu. Ça crée de nouvelles opportunités de diffusion ! »
En réalité virtuelle, intérieur d'un musée recouvert d'ornements et complété par des tableaux de Matisse.
Danse, danse, danse – Matisse © Lucid Realties / TSVP

Entre le musée et les festivals, les diverses programmations contribuent-elles à « labelliser » l’œuvre ? Ou du moins, à lui conférer une forme de légitimité ? Pour Chloé Jarry, cela ne fait aucun doute. « La Mostra rassemble tout le secteur immersif : c’est la garantie que ça va être vu. Ça crée de nouvelles opportunités de diffusion. Il existe beaucoup de festivals dédiés à la VR, mais la Mostra occupe une place particulière, car elle s’inscrit dans le champ du cinéma. Le public y est exigeant, souvent cinéphile, pas forcément familier de la réalité virtuelle. Et c’est justement ce qui en fait un rendez-vous essentiel. Cela permet de présenter des œuvres immersives à un public plus large, plus diversifié, et d’ancrer la VR dans un contexte culturel reconnu. » Bientôt à Cannes, Matisse ?

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