Attendu comme le symbole d’une nouvelle ère muséale, Dataland a ouvert ses portes à Los Angeles fin juin. Entre émerveillement sensoriel et scepticisme critique, le premier musée au monde entièrement dédié aux arts pensés à l’aide de l’intelligence artificielle fait déjà couler beaucoup d’encre.
Il aura fallu dix ans de collaboration entre l’artiste turc Refik Anadol et les équipes de Google pour qu’aboutisse enfin un lieu pensé pour être révolutionnaire. Dataland, premier musée au monde dédié aux arts développés à l’aide de l’intelligence artificielle, a ouvert ses portes au public le 20 juin dans le complexe The Grand, conçu par Frank Gehry, en plein cœur de Los Angeles. Un écosystème « omnisensoriel » de près de plus de 23 000m2 où la donnée est reine. Pour inaugurer les lieux, Anadol a choisi la forêt tropicale comme point de départ, avec l’exposition Machine Dreams : Rainforest, qui s’appuie sur le Large Nature Model, un modèle génératif entraîné exclusivement sur des données naturelles fournies par des institutions scientifiques. Le pari est lancé : celui d’un musée dont l’ambition assumée est de faire dialoguer cerveau humain et intelligence artificielle.

Une première expérience qui divise
Passer les portes de Dataland, c’est d’abord accepter d’être mesuré. Chaque visiteur reçoit une montre connectée qui suit le rythme cardiaque, la conductivité de la peau et les mouvements pour calculer une mystérieuse « température émotionnelle », complétée par un diffuseur de fragrance porté autour du cou, conçu avec L’Oréal Luxe, qui synchronise les senteurs avec les images projetées. Une fois cet attirail installé, direction le Data Pavilion, immense volume noir dans lequel 84 projecteurs et 200 haut-parleurs déploient une forêt animée où l’on fait naître, d’un geste de la main, une brise de feuillages virtuels. Le parcours se poursuit dans une Infinity Room, où un film immersif conçu après des séjours de Refik Anadol en forêt tropicale et des échanges avec un chef tribal met en scène un colibri de verre au cœur d’une canopée numérique. La visite s’achève sur une galerie censée réagir en direct à l’état émotionnel collectif du public, et sur une boutique, évidemment, qui pousse la logique jusqu’au bout, avec du chocolat, du parfum et des peintures génératives personnalisés selon les données de chacun.
Les premiers retours, eux, ne s’accordent sur rien, sinon sur l’ampleur du geste. Du côté d’Artnet, la critique Ann Hirsch loue une expérience familiale sans équivalent, bien plus aboutie que la Van Gogh Immersive Experience. Le ton est tout autre chez Stage and Cinema, où le journaliste Nick McCall dénonce un « parc d’attractions high-tech déguisé en musée ». Zones mortes des dispositifs interactifs, jargon corporate omniprésent, promesses de sobriété énergétique jamais vérifiées, et avalanche de produits dérivés qui, selon lui, vide l’expérience de toute portée pédagogique… Bref, rien ne va.

Entre ces deux lectures, Dataland avance malgré tout ses billes pour l’avenir : le musée vient tout juste d’annoncer les quatre lauréats de sa toute première résidence d’artistes IA, menée avec Google Arts & Culture. Maya Man, Lucia Rebolino, Penny Slinger et Jess Starns, ont ainsi été sélectionnées parmi plus de 500 candidatures, chacune dotée d’un accompagnement du studio Anadol et d’un accès au Large Nature Model. « L’un des rêves qui ont présidé à la création de Dataland a toujours été de créer bien plus qu’un simple musée, se défend Refik Anadol. Nous l’envisageons comme une plateforme vivante où artistes, chercheurs, scientifiques et technologues se réunissent pour explorer l’IA en tant que nouveau support culturel. » De quoi transformer, ces prochains mois, le débat critique en matière à créer ?