Du pigment aux pixels : quand la couleur devient système (2/2)

Du pigment aux pixels : quand la couleur devient système (2/2)
“Automating Violacein” © Charlotte Werth

Après avoir été extraite puis numérisée, la couleur entre dans une nouvelle phase : celle de la génération. Algorithmes, intelligences artificielles côtoient des systèmes biologiques générateurs de couleurs et tous participent désormais à sa production. Cette évolution transforme les arts digitaux et contemporains et repousse toujours plus les limites de la définition du créateur et du spectateur.

Depuis le début du XXIe siècle, la production d’images s’inscrit de plus en plus dans des logiques computationnelles. Le data painting, développé notamment par l’artiste Refik Anadol, repose sur la transformation de grandes quantités de données en compositions visuelles génératives. Ces œuvres ne sont pas fixes : elles évoluent en fonction des flux d’informations qui les alimentent, remettant en cause le modèle d’une image stable. Tout commence dans son atelier d’Istanbul en 2008, lorsqu’il découvre que les données constituent une forme de mémoire collective. Il se met à peindre avec des algorithmes, transformant des millions d’images en cascades liquides de couleur.

Parallèlement, Beeple produit depuis 2007 une image numérique quotidienne, constituant une base de plusieurs milliers de visuels. La vente de son œuvre Everydays: The First 5000 Days en 2021 a marqué un tournant dans la reconnaissance économique de l’art numérique. Cette pratique inscrit la peinture dans une logique de production continue, où l’image devient un élément d’un flux plutôt qu’un objet isolé.

Des spectateurs au cœur d'une grande installation lumineuse et immersive.
© Refik Anadol

Peindre avec les données

La théoricienne Hito Steyerl décrit cette mutation à travers le concept de « poor images ». Ces images, souvent compressées, copiées et diffusées à grande échelle, perdent en qualité mais gagnent en circulation. Dans ce contexte, la couleur n’est plus une propriété stable : elle dépend des supports, des formats et des dispositifs de diffusion.

Les technologies utilisées dans les industries culturelles prolongent cette évolution. Les moteurs graphiques des jeux vidéo ou des séries animées génèrent des images en temps réel, tandis que les filtres basés sur l’intelligence artificielle modifient les couleurs selon des modèles prédéfinis. La peinture devient ainsi une opération algorithmique, fondée sur des règles et des interactions. Produire une gamme chromatique revient non plus à l’extraire à la source ni à la codifier mais bien à configurer un système capable de la générer.

Montage panoramique de différentes vignettes multicolores.
Everydays: The First 5000 Days © Beeple

Hybridation des couleurs

Face à cette transformation, certaines pratiques artistiques cherchent à articuler les dimensions matérielles et numériques de la couleur. Dès 2015, Alexandra Boucherifi-Kornmann initie une recherche interdisciplinaire visant à technologiser le pigment en intégrant un groupe d’outils dans le processus créatif, tels que la réalité augmentée, le QR code, le mapping et l’intelligence artificielle. Cette démarche a donné lieu à la théorisation de la peinture augmentée, qui propose d’hybrider pigment et pixel à travers des outils comme la réalité augmentée, le mapping ou l’intelligence artificielle. Cette approche ne remplace pas la peinture traditionnelle, mais l’étend en intégrant différents niveaux de matérialité.

La biennale PROXIMA s’inscrit dans cette dynamique en réunissant des artistes travaillant à l’intersection de l’art et des technologies. Elle met en évidence l’émergence de picturalités hybrides, où la couleur circule entre supports physiques et dispositifs numériques, et où l’image devient un espace d’expérimentation. Parallèlement, des recherches récentes explorent des alternatives aux pigments industriels dans une perspective écologique. Plusieurs studios développent aujourd’hui des algorithmes capables de générer des palettes en fonction de données en temps réel : météo, humeur des utilisateurs, rythmes financiers ou variations d’un flux sonore. Les couleurs cessent d’être fixes pour devenir adaptatives.

Montage photo d'un homme cagoulé  avec un tsunami et des poissons dessinés derrière lui.
Liquidity Inc., 2014 © Hito Steyerl

Cultiver la couleur

Initié par Lifefabs Institute, le projet Moving Pigments développe des techniques de teinture à partir de bactéries productrices de pigments. Ce procédé présente plusieurs avantages : réduction de la consommation d’eau, absence de produits chimiques nocifs et capacité à produire des motifs complexes grâce à la croissance des micro-organismes. Le collectif londonien a conçu une identité visuelle pilotée par l’intelligence artificielle : le logo évolue en temps réel selon les conditions environnementales. Au fil de la journée et de l’ensoleillement, sa teinte se transforme, glissant d’un bleu clair le matin vers un orange saturé au crépuscule.

La couleur n’est donc plus sélectionnée une fois pour toutes, elle devient une variante organique. Cette approche introduit une dimension biologique dans sa production. Les motifs résultent de l’interaction entre des paramètres contrôlés (température, nutriments, support) et l’imprévisibilité propre aux organismes vivants. La création devient ainsi une co-production, dans laquelle une part d’inconnue est intégrée. La couleur n’est plus simplement appliquée ou générée : elle est cultivée.

D’autres expérimentations reposent sur l’intégration de données environnementales dans la génération des couleurs. Certains systèmes visuels adaptatifs modifient leurs teintes en fonction de variables comme la lumière ou l’heure de la journée. La couleur devient alors un indicateur dynamique, directement lié à des flux d’informations. C’est le cas dans l’œuvre Automating Violacein de Charlotte Werth.

Installation robotique où des bouteilles de jus de fruit sont posées à côté d'une machine à tisser.
Automating Violacein © Charlotte Werth

La couleur comme état transitoire

Aux États-Unis, la société Living Ink mise sur les algues. Transformées en encres, elles secrètent des noirs profonds et mats utilisés pour imprimer des packagings, des affiches ou des étiquettes. Chaque support devient un acte démonstration qu’une couleur peut être performante sans être polluante. Ces évolutions posent la question de la stabilité de la couleur. Si elle change en permanence, peut-elle encore fonctionner comme un repère symbolique ? Dans ce nouveau régime, la couleur ne disparaît pas : elle change de fonction. Elle devient relation, processus, état transitoire.

Du pigment préhistorique aux systèmes génératifs contemporains, une continuité se dessine : la couleur reste liée à un milieu minéral, corporel, numérique ou vivant. Mais ce milieu s’élargit. Il inclut désormais des algorithmes, des processus et des organismes. La peinture n’est plus seulement un objet : elle devient un écosystème, au sein duquel humains et non-humains participent conjointement à la production des formes et des couleurs. Difficile de dire ce qu’il restera de ces évolutions dans la grande chronologie chromatique pour les archéologues du futur. Mais il n’est pas interdit de penser qu’un jour, peut-être, les bleu de smalt et Pantone 286C cohabiteront avec les Automating Violacein et autres créations pigmentaires sous algorithmes.

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