On le connaît pour ses collaborations avec le monde de la musique. Pourtant, Ben Kreukniet est un artiste dont les images ne se regardent pas passivement ; elles se vivent et se traversent afin d’imprégner durablement les rétines.
Ben Kreukniet est de ceux qui inventent des lieux où la lumière semble respirer, bien au-delà des limites de l’imaginaire. Chaque projet est une passerelle entre l’instant et l’éternité. On y entre comme dans un rêve, sans porte d’accès ni sortie prévue. Ce n’est pas de la scénographie au sens classique, voire même un simple environnement numérique prévu pour les autres. C’est un organisme vivant, qui écoute autant qu’il parle.

Quand l’éphémère prend corps
Chez Ben Kreukniet, la lumière est une matière, le son, une sculpture. L’espace n’a plus de gravité. Artiste autodidacte, celui qui est aujourd’hui basé à Amsterdam travaille avec ce qui échappe : une vibration, une interférence, un battement. Ses œuvres naissent d’erreurs volontaires, de systèmes qui menacent de se défaire. Arrivé à l’image par le son d’une guitare, Ben Kreukniet s’intéresse rapidement (dès l’université, à vrai dire) à la création par ordinateur, et développe illico une obsession pour la perception via le médium informatique. « Lors de la création, il faut réfléchir à ce que l’on veut montrer, à la manière dont cela sera perçu et au fait que davantage de personnes verront probablement l’œuvre de manière indirecte, sur leur propre écran plutôt qu’en personne », confie-t-il au magazine Coeval.
Ce goût pour l’irréel numérique, Ben Kreukniet le met d’abord au service des artistes musicaux. Pour FKA Twigs, par exemple, il conçoit des écrins en peu de temps, mais toujours avec une précision d’orfèvre. Chaque lumière, chaque plan projeté suit la respiration de la chanteuse, tandis que l’ensemble vibre à l’unisson via sa voix ou ses silences. Avec Massive Attack, c’est une histoire au long cours. Des années de travail tissé d’amitié, de patience, de dialogues muets. « C’est une entité en constante évolution, reflétant constamment l’instant présent, avoue-t-il, Mais c’est aussi un travail d’équipe avec de nombreux contributeurs différents. »

S’émanciper et s’entourer
Aux côtés de Jasss – Silvia Jimenez -, la démarche de Ben Kreukniet devient plus personnelle, peut-être plus libre. Un artiste se dessine alors derrière l’artisan numérique, faisant de l’intuition son moteur. Car ne résumer Ben Kreukniet qu’à ses collaborations musicales (James Blake, Travis Scott) ou commerciales (Nike, Burberry, Versace), c’est risquer de passer à côté de tout un pan de son travail. On peut notamment penser à AWOS (A world of service) qui interroge la mauvaise utilisation des techniques de vision par ordinateur, mais aussi l’utilisation de notre corps face à la passivité numérique, le tout sur une mélodie de Jasss. « Nous avons construit ce projet ensemble de A à Z. Personne ne donne de directives ni n’impose de contraintes. Nous pouvons faire ce que nous voulons, mais nous devons le faire nous-mêmes. Je dois affronter mes propres limites, précise-t-il, Ce fut un véritable exercice d’intuition, où la complexité et les strates se sont formées au fil du temps. » La preuve, une fois de plus, qu’il n’y a pas de centre ou de hiérarchie chez cet artiste de l’expérimentation. Tout est mouvant. Tout est en tension. Tout est instinct.