Jusqu’au 24 mars 2026, le Centre Wallonie-Bruxelles, à Paris, convie à un voyage au seuil de la perception, où l’art et la science explorent de concert ce que nos seuls sens ne peuvent appréhender. De l’astrophysique à la physique quantique, du trou noir aux particules de poussière, l’exposition collective Deep Fields sonde les « champs profonds », proches et lointains, avec lesquels nous partageons l’univers.
En 1995, le directeur du Space Telescope Science Institute pointe le télescope Hubble sur une partie du ciel complètement dépourvue de lumière. En résulte la découverte de milliers de galaxies dans cette région de l’hémisphère nord de la sphère céleste, traditionnellement nommé « le champ profond Hubble » (Hubble Deep Field). Se posent alors les questions suivantes : comment prendre connaissance de l’invisible ? Jusqu’où peut-on pousser les limites du perceptible ? C’est à ces questions que les artistes de l’exposition collective Deep Fields, présentée au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, tentent de répondre à travers des œuvres aux médiums multiples, de la vidéo anaglyphe à la gravure laser 3D dans du cristal.
L’infiniment petit y rencontre l’infiniment grand, les particules de poussière et la tempête solaire. Comme une prolongation de la recherche (astro)physique contemporaine, Deep Fields propose de donner une forme tangible à l’invisible, d’observer sous de nouveaux angles ce qui nous entoure, de matérialiser l’immatériel. Et peut-être, parfois, comme le suggère le pionnier de l’art informatique Jacques Perconte avec son œuvre vidéo Céleste Terre, de voir dans la montagne le soleil. En d’autres termes : révéler la puissance poétique d’une nature que l’on se doit plus que jamais de préserver.

Représenter l’invisible
Il était une fois, dans la haute atmosphère terrestre, une tempête géomagnétique. On imagine le phénomène grandiose, retentissant. Mais, pour l’être humain, il est imperceptible. C’est pourtant ce que l’œuvre vidéo 20Hz du duo Semiconductor – composé de Ruth Jarman et de Joe Gerhardt – arrive à nous montrer. Pour y parvenir, les deux artistes britanniques se sont notamment emparés de données scientifiques (les sifflements et grondements du vent solaire, ses interactions avec des particules et des champs magnétiques, etc.) converties en signal audio, à la fréquence de 20 hertz. Mais ce n’est pas tout : Semiconductor n’entreprend pas seulement de rendre audible la tempête, il s’attache également à donner une forme visuelle au son. Dans 20Hz, les vibrations se transforment ainsi en des motifs géométriques, des ondulations sculpturales qui meuvent au gré de différentes fréquences projetées sur un grand écran au fond d’un couloir. Objectif avoué : favoriser l’hypnose et ouvrir le champ de l’expérience. À l’entrée de l’exposition, en grosses lettres sur le mur, est d’ailleurs écrit cette citation de l’artiste Robert Irwin : « We are dealing with the limits of experience [Nous sommes confrontés aux limites de l’expérience] ».

Soucieuse de proposer un voyage au sein de la stratosphère, Deep Fields, curatée par Félicie d’Estienne d’Orves et Olivier Schefer, pose dans le même temps un regard nouveau sur notre environnement le plus proche. En témoigne l’installation vidéo Discreet Piece, à travers laquelle l’artiste belge Edith Dekyndt plonge au cœur d’un univers fait de poussière. Son déploiement est ingénieux : dans un espace en recoin, le faisceau lumineux d’un éclairage révèle les particules qui voltigent devant lui, tandis qu’une caméra capture la scène et la retransmet à l’autre extrémité de la salle par projection vidéo. L’échelle se modifie, les particules deviennent flocons, leur vagabondage, une danse dans laquelle le public est intégré. L’éclairage sombre de la salle d’exposition et le fond noir de la projection semblent dès lors s’unir, et laissent à penser que l’œuvre n’a d’autre but que de dévoiler au spectateur son propre environnement, les éléments parmi lesquelles il vit.

Le paysage est politique
Mais comment parler de l’espace ou de la Terre sans aborder la question des activités humaines et de leur impact environnemental et politique ? Dans son installation intitulée Landscapes, l’artiste visuel américain Evan Roth présente une série de vidéos panoramiques de paysages filmés en infrarouge. Ces lieux n’ont pas été choisis au hasard : ils sont les points d’ancrage de câbles sous-marins à fibre optique – que les câbles reliant les écrans à un générateur au sol semblent imiter. Invisibles à l’écran, ils se ressentent pourtant fortement à l’image. L’utilisation de la caméra infrarouge renvoie en effet à la gamme de fréquences des longueurs d’onde utilisées pour transmettre des données mobiles, mais aussi à la ligne télégraphique de l’Empire britannique inaugurée en 1902 et intitulée « All Red Line » – en raison de la couleur rouge de ses territoires sur les cartes politiques. À elle seule, la gamme chromatique de Landscapes parvient à faire sentir les structures de télécommunication, tout en dévoilant les luttes de pouvoir qui se jouent au sein de ces espaces naturels à l’étrange beauté.

Plus alarmante, la vidéo Piana degli Albanesi de l’artiste belge Hervé Charles illustre la diminution du niveau de l’eau dans la région de Sicile. Le Lago di Piana degli Albanesi, lac artificiel situé près de Palerme, est menacé de tarissement. Des roches qui se situaient sous l’eau font surface et révèlent leur érosion. À partir de relevés photogrammétriques du lieu, Hervé Charles réalise une vidéo anaglyphe représentant sur grand écran ce paysage en images de synthèse ; les lunettes 3D étant alors une manière d’explorer les reliefs de ce panorama rocheux et désertique, aux airs de fossile ou de météorite. À travers cette proximité forcée, l’artiste nous met face à un territoire et un état des lieux inquiétant, dont il n’est plus possible de détourner le regard. C’est là, d’ailleurs, la grande force de Deep Fields : sa capacité à nous révéler ce qu’on ne saurait voir, avec rigueur, poésie, et une évidente touche de magie.
- Deep Fields, jusqu’au 24.03, Centre Wallonie-Bruxelles, Paris.