Les machines dites « intelligentes » le sont-elles vraiment ? C’est la question que pose Julien Prévieux, lauréat du prix Marcel Duchamp 2014, dans l’exposition Des raisonnements déraisonnables, au Grenier à Sel, à Avignon. L’artiste y montre les failles et les absurdités d’un monde qui tend pourtant à se laisser contrôler par les algorithmes.
Vous êtes-vous déjà posé la question : est-il possible de jouer au pendu avec ChatGPT ? Jeu tout simple, à la portée des enfants en âge d’écrire. La réponse apportée sur les murs du parcours est assez explicite : non ! Julien Prévieux le démontre en retranscrivant une convaincante conversation avec l’IA au cœur de son exposition, Des raisonnements déraisonnables, où il interroge les systèmes de langage comme structures de pouvoir, de régulation et de production de sens.
Convaincu que les intelligences artificielles s’améliorent à grands pas, le Français décide ici de les observer de très près, curieux de comprendre la manière dont elles se diversifient : « En dehors de ce qui est vendu comme des abonnements et des systèmes à distance, il y a toute une veine plus économe de l’IA qui se met en place, avec des modèles un peu plus limités, mais qui ont l’avantage d’être en local, nichés dans son propre ordinateur, et de permettre donc plein d’expérimentations. »

En effet, ChatGPT et Gemini, pour ne citer qu’elles, sont dépendantes d’une censure morale et éthique, et bloquent certaines requêtes. « Il y a certaines choses qu’on ne peut pas leur demander. L’amplitude de ces interdictions est vaste, alors qu’en local, les modèles sont débridés, comme Qwen, un modèle chinois, ou Gemma, la version locale de Google. La presse pointe souvent du doigt les démarches illégales réalisées par certains utilisateurs, mais elles deviennent surtout, pour moi, le champ de nouvelles expérimentations possibles », précise Julien Prévieux. L’IA n’a donc pas fini de nourrir son travail, avec, en outre, l’arrivée de nouvelles formes qui collaborent entre elles et d’autres qui agissent comme des agents. Autant de nouveaux terrains de jeu, en somme.

L’amour du jeu
Le jeu, on y revient, celui-ci constituant le cœur de cette exposition, à la fois rétrospective et prospective, dans le sens où elle montre les recherches de Julien Prévieux liées à l’IA. Des raisonnements déraisonnables s’ouvre d’ailleurs sur Des reliquats d’attention (2026), une nouvelle installation monumentale évoquant « un échiquier de l’absurde » et mettant en lumière une collection d’erreurs issues d’expérimentations menées avec plusieurs chatbots comme ChatGPT, Claude, DeepSeek, Gemini, Mistral ou encore Qwen.
D’après l’artiste, celles-ci seraient dues à un manque d’attention des IA, qui privilégient une opération statistique de pondération susceptible de dérailler. Julien Prévieux les a rendues visibles en les modélisant en 3D et en véritables objets : des tables d’échiquier, comme des Tours de Hanoï, qui donnent à voir des illogismes, des oublis, des séquences impossibles, des blocages, de fausses résolutions… bref, autant d’erreurs que ces IA produisent, voire ne comprennent pas. Par exemple, dans une partie de Tours de Hanoï, ChatGPT 5.2 et Gemini 3 montrent des empilements flottants, comme en apesanteur, évidemment impossibles, à moins de se situer dans l’espace.

Entre ciel et terre
L’espace, justement, l’artiste s’y intéresse également, comme en témoigne son film Codex Spatium (2024), qui est à l’origine un jeu de cartes qu’il a inventé. Afin d’enregistrer une partie, il a invité au CNES, à Toulouse, des experts à repenser les règles d’exploration et d’utilisation de l’espace. Le film questionne ainsi les enjeux géopolitiques et juridiques de l’espace, en stimulant et en perturbant une réflexion collective sur les règles qui en gouvernent l’usage.
Mais Julien Prévieux a aussi les pieds sur Terre et s’intéresse au monde qui l’entoure, comme en témoigne Pour Lana, une installation plus ancienne, datant de 2018. Évoquant des haïkus surréalistes, cette œuvre présente une série de poèmes qu’il a écrits en yerkish, une langue artificielle constituée de symboles, imaginée en 1970 par le philosophe et chercheur en psychologie Ernst von Glasersfeld afin de favoriser l’apprentissage du langage chez les chimpanzés, et en particulier chez Lana.

Une exposition au langage multiple
Œuvres sur papier pointant du doigt les erreurs de la motion capture, tapisserie figurant la complexité des flux suite au « déluge numérique » auquel la CNIL est désormais confrontée, ou encore films constitués de travellings dans un open space peuplé d’ordinateurs, sur lesquels s’affichent des logiciels de conception 3D façonnant notre environnement… l’exposition explore toutes les évolutions possibles du langage, qu’elles soient absurdes ou non, qu’elles soient le fait de l’homme ou des machines.
Julien Prévieux s’intéresse même actuellement à l’évolution de ces dernières, qui pourrait les rapprocher du monde naturel : « Je suis en train de faire des recherches autour d’expériences réalisées entre les années 1990 et 2000 sur la conception d’ordinateurs dépourvus d’électronique, issues d’expérimentations analogiques menées avec du sel. Il existe un type de sel qui se cristallise en fonction de la manière dont on le manipule, notamment en y injectant une aiguille », souligne-t-il. On peut ainsi obtenir une forme de langage binaire reposant sur le on/off… Mais cela est une autre histoire, que nous livrera peut-être prochainement Julien Prévieux.
- Des raisonnements déraisonnables, jusqu’au 27 juin, Grenier à Sel, Avignon.