« Digital Humanities », un titre presque ironique derrière lequel se cache une drôle de question : et si, derrière les infrastructures les plus froides de notre époque se cachait, malgré tout, une possible humanité ? C’est l’hypothèse formulée par Bernadette Genée et Alain Le Borgne, qui signent ce livre photo pensé pour révéler la part de poésie des data centers.
Il y a, dans le fait de photographier ce que l’on voit sans vraiment regarder, quelque chose de vertigineux. Un sentiment que connaissent bien Bernadette Genée et Alain Le Borgne, artistes bretons complices depuis plus de trente ans, qui ont récemment posé leur objectif sur les data centers du groupe UltraEdge. Soit plus de 250 sites disséminés sur le territoire français, souvent nichés dans d’anciens bâtiments télécoms reconvertis qui, tous, forment un patrimoine industriel discret, comme honteux de sa propre existence. Particulièrement controversée, il faut bien l’avouer.
De cette aventure photographique est né Digital Humanities, un livre photo de 304 pages où la lumière rare des serveurs dialogue avec l’architecture numérique environnante. La thèse est limpide, et pourtant rarement formulée ainsi : « le cloud a un corps ». Un corps qui pèse, qui chauffe, qui clignote, qui occupe un territoire. Un corps qui mérite d’être regardé en face, non pas pour en dénoncer la démesure, mais pour en révéler la métamorphose possible vers un numérique plus sobre.

Des cathédrales du silence
Plonger dans le corpus rassemblé au sein de Digital Humanities, c’est prendre le risque de découvrir une beauté que l’on ne soupçonnait pas. Appelé « coffre-forts » par les auteurs, les blocs de béton que constituent les data centers deviennent les sanctuaires de nos vies, gardant précieusement nos mails, nos photos de vacances, nos conversations les plus banales comme nos secrets les plus intimes. L’occasion, pour Bernadette Genée et Alain Le Borgne, dans une démarche quasi-anthropologique, de se pencher sur la question de la mémoire, individuelle et collective : alors que la dématérialisation des archives ne cesse d’accélérer, comment conserver le souvenir ?
Côté infrastructure, là aussi, l’ouvrage fait le choix de l’empathie. Après avoir parcouru des pages de câbles, d’écrans et d’appareils énergivores, le lecteur termine son voyage sur une timide tentative de végétalisation aux abords d’un data center, où pointent mauvaise herbe et champignons. Comme si, malgré la marche forcée vers la numérisation de nos vies, quelque chose d’organique refusait obstinément de céder sa place.