Disparue à l’âge de 97 ans, Yayoi Kusama laisse derrière elle des tonnes de pois… Mais aussi un héritage riche et particulièrement fertile au sein des arts numériques.
Yayoi Kusama s’est éteinte le 14 août dans un hôpital de Tokyo, à 97 ans. Une bien triste nouvelle que sa famille vient de révéler au grand public, précisant que l’artiste japonaise n’avait jamais cessé de peindre jusqu’à ses derniers jours. Née en 1929, Yayoi Kusama s’est très tôt détachée du paysage artistique grâce à ses hallucinations envahissantes, ses champs de pois recouvrant les murs, les plafonds, jusqu’à son propre corps, transformant ces différents supports en un langage plastique immédiatement reconnaissable. De la peinture à la sculpture, la « reine des pois » aura traversé tous les médiums, et influencé bon nombre d’artistes de la nouvelle génération – y compris celles et ceux issus des champs du numérique. Après tout, ses Infinity Mirror Rooms, ces boîtes de miroirs pensées dès 1965 pour inciter le visiteur à se perdre dans une répétition infinie de lumières et de motifs, n’ont-elles pas directement anticipé les grammaires de l’art immersif contemporain ?
Des miroirs analogiques aux mondes virtuels
Rétrospectivement, ce qui est vraiment frappant, c’est à quel point la pratique de Yayoi Kusama préfigurait des logiques aujourd’hui, devenues centrales dans l’art numérique, comme la répétition de motifs quasi-algorithmiques ou l’œuvre d’art gigantesque, envisagée chez elle comme expérience immersive. On l’a dit, ses Infinity Rooms, conçues avec des matériaux on ne peut plus analogiques (miroirs, ampoules, ballons), ont indéniablement servi de matrice à bien des installations contemporaines, voire à des néo-musées, comme le DataLand de Refik Anadol. Avec Yayoi Kusama, c’est bien simple, on a pu assister à la naissance en direct d’un principe novateur : ne plus simplement regarder une œuvre, mais y entrer. Un changement de prisme que l’art numérique, lui, n’a fait qu’entretenir.
Cet héritage se lit très concrètement chez de nombreux artistes qui ont repris le flambeau. Ainsi des collectifs immersifs tels que teamLab ou Studio Expand, qui font de leur pratique toute entière le prolongement pur et dur des infinity rooms, avec leurs salles de miroirs et de particules lumineuses, pensées pour happer le corps entier du visiteur.

Une œuvre influente
Plus expérimentale, l’artiste Halima Muhammad revendique quant à elle une inspiration directe avec Dotmatrix Dreamscape, une œuvre en réalité augmentée où les pois de Kusama prenaient littéralement la forme de données, et où les miroirs ouvraient sur deux mondes parallèles plutôt que sur un seul reflet démultiplié. De son côté, Nicole Ginelli rendait hommage au travail de la Japonaise dans une commande pour Adobe Stock : à partir d’actifs 3D de citrouilles, de fleurs et de sphères chromées, l’artiste new-yorkaise reconstruisait sous Cinema 4D un monde de miroirs peuplé de pois animés. Au point, raconte-t-elle, d’y perdre temporairement la vue à force de fixer les reflets.
Est ce alors une surprise si des géants de la tech’ ont tenu à lui rendre hommage dès l’annonce de son décès ? « La créativité de Yayoi Kusama a fait progresser le monde de l’art et nous a laissé à tous un monde plus lumineux et plus vibrant », a notamment rappelé Tim Cook, le patron d’Apple. On ne peut qu’approuver l’éloge, et saluer une dernière fois une si grande artiste !