Loin de répondre uniquement à un effet de mode, la manière dont le numérique et les installations immersives investissent le musée d’Orsay et le musée de l’Orangerie – étroitement liés sur le plan institutionnel et administratif – fait sens avec l’ADN de ces deux institutions consacrées aux Beaux-Arts, et pourtant pionnières dans cette démarche.
Inauguré en 1986 par le président François Mitterrand, le musée d’Orsay se distingue par sa spécialisation dans les arts de la seconde moitié du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle : peinture, sculpture, arts décoratifs, photographie et architecture. De salle en salle, les visiteurs traversent le réalisme, l’impressionnisme, le post-impressionnisme, le symbolisme et l’Art nouveau. « Nous sommes certes un musée de beaux-arts, mais un peu particulier. Nous couvrons une période très précise, s’étendant de 1848 à 1914, riche en innovations technologiques. On peut faire le parallèle entre les premières expériences photographiques ou cinématographiques et celles numériques, ou plus précisément celles de la VR », précise Agnès Abastado, directrice adjointe du numérique.

Une recherche d’immersion
De toute évidence, l’impact de l’image moderne sur les visiteurs fait partie des préoccupations du musée d’Orsay. L’année dernière, l’exposition L’art est dans la rue en témoignait particulièrement, dans le sens où elle interrogeait l’essor spectaculaire de l’affiche illustrée à Paris, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle. « Les questions qu’elles soulevaient étaient assez similaires à celles que nous nous posons aujourd’hui face à la multiplication des écrans et au temps que nous y consacrons, remarque Agnès Abastado. L’un de nos enjeux majeurs consiste, à travers nos collections, à faire comprendre cette période de la fin du XIXᵉ siècle, un moment de transformation très profonde pour la société, qui continue d’influencer nos pensées et notre manière de vivre. L’une des meilleures façons d’y parvenir reste probablement l’immersion ».
Dit autrement : en proposant désormais des installations numériques à son public, l’institution cherche tout simplement à faire revivre les émotions que suscitaient autrefois les premières projections cinématographiques.

De minutieuses reconstitutions VR
Au musée d’Orsay, le numérique et la VR sont donc loin d’être hors sujet ! Leurs interventions s’articulent autour de deux axes précis : la médiation et la recherche scientifique. L’Orangerie a eu la primeur, en proposant en 2018 la première expérience en réalité virtuelle autour de Monet, intitulée L’obsession des Nymphéas, dans le cadre d’une grande retrospective du peintre impressionniste. D’autres expériences ont suivi, comme La Palette de Van Gogh (2023) et Un soir avec les impressionnistes, Paris 1874 (2024).
La première visait à vulgariser les techniques de l’artiste – perspective, couleurs et impasto -, la seconde conviait les visiteurs à l’inauguration de la toute première exposition impressionniste. Les paris ayant été réussis, l’aventure continue en 2026 avec des expériences consacrées prochainement à Monet pour le 100ᵉ anniversaire de sa mort, puis à la construction de la Statue de la Liberté par Bartholdi, cet automne.

Au-delà de l’aspect récréatif et didactique, ces expériences immersives ont aussi une ambition scientifique : « Nous les élaborons avec des scientifiques pour être au plus près de la réalité, notamment au niveau des costumes et des dialogues, confirme Agnès Abastado. Pour “Un soir avec les impressionnistes, Paris 1874”, nous avons reconstitué l’accrochage de la première exposition impressionniste dans l’atelier Nadar. Nous n’avions aucune trace photographique, seulement des plans précis de l’atelier et la liste des œuvres. Cet accrochage n’était documenté que par la presse ou par des lettres échangées entre les artistes. »
Grâce à cette reconstitution en VR, les scientifiques et conservateurs ont ainsi pu valider des hypothèses d’accrochage et confirmer certains écrits : le fait que telle œuvre, par exemple, de par ses dimensions, pouvait effectivement se trouver à l’emplacement pensé. Agnès Abastado poursuit : « La VR leur a ainsi permis de progresser dans leurs recherches sur ce fameux accrochage historique. C’est vraiment du gagnant-gagnant ! Nous allons procéder de même pour recréer les ateliers dans lesquels Bartholdi a monté la structure de la Statue de la Liberté à Paris. Nos scientifiques interviennent énormément dans ces projets VR. Il existe même un commissariat spécifique, qui nous permet de nous distinguer d’autres expériences plus ludiques. »

Des nouvelles technologies au service du sensible
Pour ces créations, le musée travaille avec des partenaires spécialisés dans les expériences immersives : Gedeon Experiences, BackLight, VIVE Arts, Lucid Realities ou encore Excurio. Autant de studios à la pointe de la technologie qui permettent à l’institution de ne pas verser dans le gigantisme ou le gadget : « On n’utilise pas l’IA pour générer des textes ou des contenus farfelus, reconnaît Agnès Abastado. En revanche, elle peut intervenir sur des aspects techniques, comme le suivi du regard, pour qu’un personnage suive le nôtre dans la VR. Nous l’avons aussi utilisée dans “Un soir avec les impressionnistes”, pour combler certains « blancs » de manière cohérente, avec des tableaux en arrière-plan susceptibles de correspondre, afin de recréer l’atmosphère exacte. »
Au-delà de la VR, le musée développe également d’autres expériences immersives plus contemporaines. Pour inaugurer les célébrations autour de son quarantième anniversaire, le musée d’Orsay a accueilli, en ce début d’année, des « cellules géantes », le temps d’un show biologique et poétique surprenant : Architectures vivantes. Assis ou allongés au sol, les spectateurs pouvaient admirer le tympan et la verrière emblématiques du musée, traversés par les mouvements de filaments cellulaires, grâce à un vidéomapping. Ce projet a été conçu en étroite collaboration avec quinze chercheuses et chercheurs du CEA et du CNRS, qui ont filmé les cellules et les réseaux de filaments au microscope à l’aide de dispositifs microfluidiques pour les faire ensuite dialoguer avec l’architecture du musée, au rythme d’une musique live envoûtante.

En mai, Adrien M., avec la participation de nombreux artistes invités, dévoilera lui aussi une installation inédite, Immersive Frissons, dans laquelle un sol de particules lumineuses, inspiré des ombres lumineuses de Renoir, réagira aux mouvements et contacts du public. Loin des projections criardes et scolaires proposées habituellement sur les châteaux et les cathédrales, le musée d’Orsay innove et ne manque pas d’inspiration. Sans pour autant faire du numérique une priorité à tout prix. Agnès Abastado le rappelle volontiers : l’institution se laisse avant tout guider par le potentiel réel de chaque projet, qu’il soit didactique ou scientifique. Force est de constater que cela fonctionne !