En accordant une place toujours plus grande aux processus numériques qui se cachent parfois derrière le dessin conventionnel, la dernière édition du salon Drawing Now Paris 2026 a montré que l’expression graphique sous-tend parfois des secrets de fabrication beaucoup plus technologiques qu’on ne pourrait le penser. Décryptage à travers quelques projets repérés au cœur de la section « Digital » de la manifestation.
Désormais installé au cœur du Marais parisien, dans l’élégant pavillon du Carreau du Temple, le salon Drawing Now Paris, première foire européenne dédiée au dessin contemporain, démontre la compatibilité des supports technologiques avec un art du trait inscrit dans une pratique artistique multi-séculaire. Le numérique y trouve ainsi une résonance supplémentaire avec, pour la première fois, la présence parmi les exposants d’un secteur « Digital » accueillant trois galeries et artistes témoignant de l’hybridation de leur pratique.

paroi, Collection Obayashi Corporation © photo Masaki Kudo
Un regard historique sur la pratique
Cette approche n’a rien d’anodine : elle renforce les présupposés d’une partie de l’exposition – Numérique Lyrique -, qui rassemble plusieurs pièces significatives issues des années 1990 à nos jours : des pièces invoquant une forme de réinvention du dessin – et en particulier de la poésie des lignes générées, programmées ou animées – par le biais de la technologie, qu’il s’agisse des premiers logiciels bitmap, du dessin vectoriel, de la capture du mouvement ou du « cut-up » numérique de la photo.
On remarque ainsi la suite 27.089 de Robert Grosborne, soit l’articulation de vingt-quatre dessins informatiques sur papier, les contorsions du mouvement permises par un programme numérique de la vidéo HD Sine Materia de Christopher Berdaguer et Marie Péjus, les numérisations algorithmiques des séries Native Movies et Native Drawings de Pascal Convert, les dessins de créatures animées présentées sur tablette-écran du Slice de Catharina Van Eetvelde ou les tracés cinématiques du Dessin Post Mescalinien de l’illustre Henri Michaux ; lequel, bien que réalisé en 1969, apporte un étrange écho aux technologies génératives les plus actuelles.

translucides. Dimensions variables. Vue de l’exposition Azur, Anglet, 2017 © Pascal Convert
Le dessin sans a priori technologiques
Pour Joana Neves, directrice artistique de la manifestation, ces œuvres sont là pour éduquer, informer le public quant à l’existence d’une passerelle entre le dessin conventionnel et les outils numériques. « Les œuvres présentées sont celles d’artistes sans a priori technologiques et qui n’avaient pas peur d’expérimenter de nouvelles esthétiques à travers le dessin, détaille-t-elle. On a souvent une idée très conventionnelle du dessin, passant avant tout par les techniques d’observation, mais on oublie que les artistes travaillent et utilisent depuis longtemps des outils comme Photoshop, ou désormais des outils IA. Ils explorent par des moyens digitaux le process de création de leurs œuvres, avant de revenir ultérieurement dans la réalisation au dessin classique ».
Visiblement érudite de ces processus de création et de leur concrétisation graphique, souvent plus traditionnelle, Joana Neves reconnaît trouver un intérêt manifeste et personnel dans cette intégration des nouvelles technologies au sein du processus créatif, celles-ci permettant selon elle de changer la manière de considérer le rapport artistique au trait. « Je trouve que c’est une manière de mieux apprécier les œuvres que d’en connaître tous les aspects techniques. Par exemple, on s’aperçoit que des artistes comme Grosborne ou le duo Berdaguer/Péjus explorent numériquement leur pratique avant de réaliser le dessin final. »

L’outil numérique pour appréhender la complexité de la composition
Opportunément, les trois artistes présentés au cœur du nouveau secteur digital du salon permettent de confirmer la pertinence de ce dialogue entre les procédés numériques et le dessin conventionnel. Avec ses compositions de dessins serrés, crayonnés, millimétrés dans des motifs-grilles juxtaposant des petites lettres, des croix, des fils de trame inspirés par la matérialité des tableaux de Matisse ou Vuillard, l’artiste Orianne Castel (Galerie Analix Forever, Chêne-Bourg) utilise l’outil numérique « pour appréhender en amont la complexité de ses pièces ». Elle poursuit, insistant sur l’importance du paramètre visibilité. « Cela me permet de voir si la combinaison des différents éléments dessinés va bien fonctionner, car dans mon travail, la composition se révèle à la fin ».
Pour cela, Oriane Castel réalise directement sur son application téléphonique Google Pixel, à l’aide d’un petit stylet, des croquis numériques où les couleurs lui permettent d’organiser rapidement la composition de son dessin d’ensemble et d’en éprouver les équilibres. « C’est très important pour moi d’anticiper ! Grâce à ces contrastes colorés, par exemple, je sais s’il sera possible de lire l’image que je vais dessiner avec mon système de grilles. Dans le cas comprendre, on peut se retrouver face à une image que l’on ne comprend pas. »

Le dessin comme storyboard préalable d’une chorégraphie filmique
Artiste multimédia passé par la LUCA Schools of Art de Gand (pour la partie dessin), puis la Rietveld Academy d’Amsterdam (pour la dimension filmique), le créateur belge Ruben Bellinkx (Galerie Maurits van de Laar, Amsterdam) place toujours le dessin comme point de départ fondamental de ses œuvres. Présenté dans les espaces de Drawing Now, sous différentes formes, certes réduites par rapport à l’installation filmique originelle double-écran ou écran double-face, The Black Sun est un film analogique en noir et blanc confrontant dans une dimension abstraite et intrusive le vol stationnaire de drones-hélicoptères, ou celui plus organique d’oiseaux, dans une chambre à coucher.
Si les étapes du projet sont nombreuses – pour les oiseaux, il a notamment réalisé une série de tests avec de vrais oiseaux et une dresseuse de volatiles -, tout commence réellement par la réalisation de dessins à la main, précisément dans l’idée de scénariser dans une sorte de storyboard les différentes situations de déplacement de ces visiteurs volant au sein d’un espace intime dédié. « Je peux ensuite concevoir des maquettes, des éléments suspendus mimant les situations spatialisées souhaitées, concède-t-il. Mais dans le cadre de ce projet, j’ai travaillé de manière très numérique pour la question des déplacements des drones ».
Grâce au programme d’animation Blender, Ruben Bellinkx a ainsi pu anticiper les déplacements des drones contrôlés par ordinateur pour créer une sorte de chorégraphie inspirée par les dessins manuellement réalisés auparavant, ce qui lui a permis de créer un véritable script avec l’assistance d’un programmeur, qu’il a ensuite matérialisé concrètement avec l’aide d’un chorégraphe. « L’important était de savoir où les drones pouvaient voler de concert, avant de filmer concrètement la séquence », précise -t-il, non sans rappeler que le film « final » est justement là pour matérialiser les idées préalablement posées au crayon sur papier.

Détournement de l’image d’un iceberg
Ce mélange des supports prend une dimension proche du détournement technologique dans le travail de l’artiste québécoise Eveline Boulva (Galerie Chiguer Art Contemporain, Montréal). Intéressée par les questions environnementales et climatiques, la jeune femme s’est déplacée aux abords de la zone côtière de la grande île de Terre-Neuve pour observer le déplacement d’icebergs, dont elle constate la disparition croissante. Armée de son appareil photo, elle a documenté l’un d’entre eux sous toutes les coutures pour créer la série de tableaux dessinés numériquement L’écriture d’une mémoire.
De retour dans son studio de Québec, Eveline Boulva a ensuite réalisé cinq dessins et lancé un principe de création artistique afin de « témoigner de la façon subtile dont l’action humaine détruit l’environnement naturel ». Sur sa lancée, elle précise : « Dans mes cinq dessins, j’ai introduit des lignes, mais aussi des glitchs, des informations manquantes dans l’image, des failles et des vides artificiels qui témoignent de la façon dont l’action humaine désagrège la nature. J’ai en quelque sorte manipulé l’image comme l’homme manipule l’environnement. »
Ce principe de détournement artistique ne s’est pas arrêté là. Il a été factuellement complété par un travail de détournement technologique de la machine. « Je travaille souvent avec une découpeuse numérique, pour la réalisation de pochoirs. Pour le projet, j’ai donc remplacé la lame de la machine par un crayon graphite HB qui m’a permis de donner plus de nuances à l’idée d’effacement de mes dessins. » Concrètement, Eveline Boulvan a d’abord retravaillé ses images dans Photoshop, peaufiné des nuances de gris pour générer une vingtaine de couches de gris différentes et introduire une trame linéaire. « J’ai ensuite vectorisé les dessins dans Illustrator, puis transféré informatiquement les données à la découpeuse, en déterminant la force d’appui du crayon et la vitesse de trace. Cela a permis de réaliser les œuvres présentées au salon, où les paysages semblent s’effacer, disparaître progressivement. »

Des dessins de Corps Invisibles à la sculpture-entité Fluid Territory
Dans la section « Process » du Drawing Now Paris, où sont présentés les travaux d’artistes liant dessin à d’autres disciplines et expressions artistiques, on peut aussi découvrir l’exposition monographique Corps Invisibles de l’artiste Iranienne Golnaz Behrouznia (Galerie Julie Carreda, Paris). Une collection de dessins procédant notamment de l’excroissance de ses séries Agrégats, dévoilant sous forme de croquis une nouvelle réalité du vivant, de corps d’insectes sublimés, de super-organismes fictionnels s’inscrivant pour beaucoup sous un dialogue viscéral avec sa récente installation de sculptures numériques Fluid Territory.
« Fluid Territory est un dispositif se présentant comme un corps géant composé de multiples organes en connexion et que le spectateur découvre en entrant dans la pénombre d’une salle d’exposition, détaille Golnaz Behrouznia. C’est un dispositif à la fois inspiré de la faune entomologique et animé par des mécanismes technologiques et des programmes informatiques. Un super-organisme donc, entretenant l’équivoque de sa provenance : un corps naturel ou fantasmé ? Un être artificiel ou organique ? En l’occurrence, un corps/réseau aux membranes fragmentées à l’échelle d’un territoire donné, celui de l’espace d’exposition qu’il intègre. »
Il est donc curieux de retrouver dans les dessins de ses Corps Invisibles la même synergie organique, la même intensité des entrecroisements de matières molles et de références à un vivant fantasmé, non pas sous la forme d’une installation plastique et numérique, mais sous celle de dessins posés sur papier. « Il est clair que les deux projets s’auto-alimentent, se nourrissent des mêmes techniques dans une sorte d’aller-retour », convient GolnazBehrouznia.
Plus prosaïquement, disons aussi que leur dialogue atteste ici de la complémentarité entre l’expressivité du dessin et la dynamique des technologies numériques, suffisamment féconde pour donner naissance à une véritable cohérence esthétique. Ça pourrait paraître anecdotique ; c’est au contraire le signe d’un processus créatif hybride, encore peu documenté et pourtant ô combien répandu au sein d’une génération d’artistes formés au dessin.