De la poudre d’ocre manipulée il y a plus de 100 000 ans aux matrices numériques qui structurent nos écrans, la couleur change de régime sans disparaître. Matière instable, puis donnée calculée, elle accompagne les transformations techniques et culturelles, tout en conservant une fonction constante : relier visible et invisible. À l’heure où les images numériques dialoguent avec les vestiges archéologiques et les innovations technologiques les plus avancées, une question s’impose : quelle trace, cette couleur désormais produite par la technologie, laissera-t-elle de notre temps ?
La récente découverte de pigments dans la grotte de Cueva de los Aviones, en Espagne, datés d’au moins 115 000 ans, constitue l’un des plus anciens témoignages d’un usage symbolique de la couleur. Cette exhumation révèle trois phénomènes importants. La manipulation de substances colorantes précède largement les grandes manifestations de l’art pariétal connues dans les grottes de Lascaux, Chauvet ou Altamira. Elle montre que l’histoire de la couleur continue de s’écrire. Surtout, elle entérine toujours plus le rôle du pigment comme empreinte. Un marqueur de la présence de l’Homme sur terre et un révélateur de sa manière d’habiter le monde.
Aujourd’hui codée en hexadécimal, elle a pourtant d’abord été une matière vivante, extraite de la terre, des plantes, des insectes ou des minéraux : l’ocre, l’indigo, la cochenille, le lapis-lazuli. Ces noms évoquent des substances palpables, dont l’obtention exigeait des savoir-faire complexes, des voyages, des échanges commerciaux parfois intercontinentaux. Selon Sandrine Maurial, Docteure en Arts Plastiques, « la particule pigmentaire ou phosphoreuse tellement fine et serrée renferme les secrets propres à la vie picturale élémentaire ».

Archéologie de la matière
Au-delà de leur importance picturale, ces substances organiques remplissaient des fonctions multiples comme le traitement des peaux, la fabrication de mastics ou de colles et intervenaient dans des pratiques funéraires. L’ocre rouge, retrouvée dans les sépultures, était associée au corps et à la mort, suggérant une fonction de médiation entre différents états de l’existence.
L’histoire du bleu, quant à elle, est relativement récente comparée à d’autres pigments naturels. Deux études publiées en 2025 ont boulversé la compréhension d’une palette préhistorique limitée aux rouges, noirs et ocres. La revue PLOS One, a mis en évidence la présence d’indigotine sur des outils en pierre polie provenant de la grotte de Dzudzuana, en Géorgie. Les analyses révèlent un broyage volontaire de feuilles de pastel des teinturiers, 33 000 ans avant notre ère. La seconde étude, publiée dans Antiquity, identifie des traces d’azurite à Mühlheim-Dietesheim, en Allemagne, constituant la plus ancienne preuve d’un pigment bleu minéral en Europe.
Ces résultats remettent en cause l’idée d’une palette restreinte durant le Paléolithique. Ce qui suggèrent une maîtrise technique plus diversifiée chez l’homme de Néandertal, mais questionne aussi une possible spécialisation des usages de la couleur.

Une matière transformée
Le pigment se définit donc historiquement par sa matérialité : une substance broyée, instable, dont les propriétés varient selon sa composition et son mode de préparation. Il peut se présenter sous forme de poudre, de pâte ou de liquide selon le liant utilisé. Sa fabrication a souvent reposé sur des processus empiriques complexes, parfois comparés à des pratiques alchimiques. Parmi les plus célèbres, le cas du bleu de Prusse conçu à partir de sang desséché ou du jaune indien provenant de l’urine de bovidés. Mais le pigment n’est pas qu’une affaire d’archéologie. En 2009, des chercheurs de l’université d’État de l’Oregon ont accidentellement créés un nouveau bleu. Nommé YInMn Blue, pour refléter ses composants : yttrium, indium et aussi de l’oxyde de manganèse, est le dernier pigment bleu inventé.
Ces découvertes archéologiques et scientifiques cohabitent avec les avancées technologiques. Avec la numérisation, la couleur change de statut. La particule pigmentaire est convertie en une matrice composée de pixels organisé selon un codage binaire. Ce passage ne correspond pas à une disparition de la matière, mais à sa transformation. Les informations sont restituées sous forme de signaux électriques et lumineux, ce qui conduit certains chercheurs à parler de « matérialité digitale », caractérisée par des flux et des processus plutôt que par une substance tangible.
Les pigments n’étaient pas standardisés ; ils étaient nommés selon leur provenance, leur texture, leur usage. On ne parlait pas de Pantone 286C, mais de bleu de smalt ou de vermillon de cinabre. Cette évolution a des implications esthétiques et perceptives. Des programmes de recherche comme The Painting Fool intègrent des paramètres permettant de simuler des propriétés de la peinture traditionnelle : humidité du médium, taille du pinceau, rugosité du support. L’objectif n’est pas uniquement de produire une image, mais de modéliser les conditions de sa fabrication, de donner corps à ses couleurs.


Le devenir computationelle de la couleur
Dans le champ artistique, cette transformation permet de nouvelles formes d’expérience. Les travaux de Sophie Lavaud reposent sur la conversion de peintures en environnements interactifs modélisés en trois dimensions. « Je pars d’un système de formes et de couleurs déjà existant : celui du tableau de Kandinsky, “Jaune-Rouge-Bleu”, que je considère comme une sorte de système complexe dans un état figé. Ce tableau est en effet un champ de tensions, définition que Kandinsky donne de la peinture, que je transforme en champ d’interactions ». Le spectateur peut s’y déplacer, interagir avec les formes et modifier les relations entre les couleurs.
Le passage du pigment au pixel ne constitue donc pas une rupture mais une continuité transformée. La couleur reste liée à une forme de matérialité, mais celle-ci n’est plus exclusivement palpable. Elle devient computationnelle, distribuée, activée par des dispositifs techniques. D’un matériau manipulé, elle se reconfigure en donnée opératoire scientifique, inscrite dans des processus qui en redéfinissent les usages, les formes et les perceptions.