Réalisatrice, écrivaine, éditrice, musicienne et performeuse, Ella Altman défend un art du storytelling dans des œuvres qui explorent avec poésie les relations entre femmes. Dernier exemple en date ? Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme toi, un film qui imagine un autre dessein pour Eve, au temps de l’IA.
Une femme se réveille avec un autre visage. Ce qui ressemble à un banal point de départ au sein de la fiction contemporaine dévoile rapidement d’autres attraits. Car ici, la transformation n’est ni magique, ni métaphorique. Elle est technique. Présenté à l’occasion de Panorama 26 au Fresnoy – Studio national des Arts Contemporains, Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme toi met en scène deux actrices : Jeanne et Hava (ou Eve), qui (ré)interprètent un même instant à plusieurs reprises, face caméra.
Ces captations servent de matériau à un système d’intelligence artificielle capable de recomposer les visages – une technique proche du deepfake ou du face-swapping -, faisant circuler les traits d’un corps à l’autre. Sous l’oeil d’Ella Altman et de l’IA, les identités deviennent interchangeables et créent le trouble tout au long de ce court-métrage de vingt minutes. Ou quand ne faire qu’un prend tout son sens.

L’intime à l’ère de la data
Plus qu’un simple effet visuel, ce protocole impose une contrainte au jeu. Les actrices ont notamment dû adapter leurs expressions à un futur traitement algorithmique, anticiper une transformation de leur visage qu’elles ne contrôlaient pas. Résultat ? Une dissociation troublante s’opère ici entre la performance physique et l’image finale. Laquelle interroge : qui joue, au juste ? Les actrices, ou la machine ? À mesure que la scène est répétée et transformée, quelque chose se dérègle. Dans Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme toi, l’IA ne se contente pas de reproduire, mais interprète, quitte à déformer la réalité et à instaurer le doute quant à ce que l’on voit à l’écran ; non plus un individu, mais une probabilité de visage.


Dans ce contexte, la relation entre les personnages vacille, dans un geste qui rappelle à quel point l’attachement à l’autre peut difficilement survivre à l’instabilité des traits. À travers son film, Ella Altman, qui questionne la façon dont le réel et la fiction sont actuellement mis à l’épreuve de l’IA, met ainsi en tension deux régimes : celui de l’émotion, ancrée dans la singularité, et celui de l’intelligence artificielle, fondé sur la répétition et la variation. Seront-ils seulement capables de cohabiter un jour ?
- Festival NOÛS, jusqu’au 19.04, BnF, Paris.