Depuis une dizaine d’années, le tandem Émilie Brout & Maxime Marion scrute sans relâche la manière dont les usages et les outils numériques influencent nos comportements. Leur résidence à la Villa Kujoyama, au Japon, en 2025, leur a permis, en lien avec leur obsession, de se concentrer tout particulièrement sur le VTubing, un phénomène en expansion qui a considérablement nourri leurs deux expositions en cours.
Émilie Brout & Maxime Marion bénéficient actuellement, non pas d’une, mais de deux expositions : Moëra, au Zoo centre d’art contemporain, à Nantes, et s3lf.tech, au 40mcube, à Rennes, dans le cadre du Maintenant Festival. Ce n’est pas le fruit du hasard, mais une volonté de les faire dialoguer, de croiser différentes recherches autour des technologies contemporaines et des nouveaux modes de communication en ligne, mais aussi de penser des œuvres à plusieurs voix, singulières et pourtant reliées les unes aux autres. Rencontre.

De quelle manière votre résidence à la Villa Kujoyama a-t-elle impacté votre travail ?
Émilie Brout & Maxime Marion : Ces quatre mois ont été très importants pour nous. La Villa Kujoyama est une résidence de recherche, et nous avons notamment mené la nôtre autour du VTubing : la diffusion de contenus vidéo à travers un avatar en 2D ou en 3D, animé en temps réel. Cela permet d’incarner le personnage de son choix, de dissocier son identité publique de son identité civile et de préserver son anonymat. Ce phénomène s’est popularisé au Japon à partir de 2016, notamment avec Kizuna AI. Il s’inscrit dans le prolongement de la culture des idoles virtuelles comme Hatsune Miku, une chanteuse populaire bien au-delà du Japon.
Aujourd’hui, une importante communauté internationale s’est constituée autour de ces pratiques. Avant ce séjour, nous étions surtout des spectateurs et spectatrices de VTubing, uniquement en ligne. À la Villa Kujoyama, nous avons pu rencontrer des VTubers, collaborer avec certaines et assister à des festivals spécialisés. Ces échanges nous ont permis de mieux comprendre la chaîne de production : une véritable industrie, avec des savoir-faire spécifiques, des agences spécialisées, mais aussi une scène indépendante très développée !
Avec qui avez-vous collaboré ?
Émilie Brout & Maxime Marion : Kasumi Mitama, entre autres ! C’est une VTubeuse spécialisée dans la lecture d’histoires horrifiques. Nous l’avons invitée à réaliser une performance en streaming pendant une journée d’ouverture à la Villa Kujoyama, puis à participer à Moëra, notre projet collectif présenté au Zoo centre d’art contemporain, à Nantes. Inspiré de la théorie de la forêt sombre d’Internet, ce jardin virtuel accueille les figures et univers sonores d’une vingtaine d’artistes invité·es, dont Danielle Brathwaite-Shirley, Arvida Byström, Mélanie Courtinat, Vincent Moulinet ou Lou Fauroux.

Pourquoi vous êtes-vous intéressés au VTubing ? Quels thèmes ce phénomène vous a-t-il permis d’aborder tout particulièrement ?
Émilie Brout & Maxime Marion : Pour nous, c’est un point d’entrée dans une réflexion sur la fabrication de soi. Depuis longtemps, nous nous intéressons à la manière dont les environnements en ligne transforment notre subjectivité, nos désirs et nos relations. Les avatars peuvent devenir des extensions de soi et susciter des liens affectifs très forts au sein des communautés. Cela passe notamment par des relations parasociales : le sentiment de connaître intimement une personne que l’on suit, sans que cette proximité soit réciproque.
Ce qui nous intéresse, c’est le fait qu’une identité fabriquée puisse susciter des attachements, des désirs ou encore des souffrances bien réelles. Pour explorer ces questions, nous avons créé deux VTubeuses fictionnelles : Grim3s et Kageusa. Toutes deux sont présentes dans notre exposition s3lf.tech, au 40mcube, à Rennes.

Vos recherches lors de cette résidence ont en effet abouti à ces deux expositions qui se répondent. Grim3s évoque la chanteuse pop canadienne Grimes, ce n’est évidemment pas un hasard ! Qu’est-ce qui vous a intéressé chez cette artiste ?
Émilie Brout & Maxime Marion : Nous nous sommes inspiré·es de la manière dont Grimes a construit son image publique. Figure de la pop, elle s’est fortement intéressée aux nouvelles technologies et à l’intelligence artificielle. Ses prises de position incarnent une idéologie entrepreneuriale technopositiviste associée à la Silicon Valley. Elle applique ces idées à la musique et à la notion d’idole, et a déjà créé plusieurs avatars d’elle-même par le passé. Nous avons prolongé ce geste en imaginant Grim3s, une version d’elle qui se lancerait dans le VTubing. Grimes avait aussi créé elf.tech, un outil permettant de transformer une voix chantée pour lui donner le timbre de la sienne. Dans notre exposition s3lf.tech, cette idée devient une fiction spéculative : que se passerait-il si l’on pouvait copier non seulement notre voix, mais toute notre identité, toute notre personnalité ? Comme si nous pouvions générer des clones numériques de nous-mêmes.
Ce qui est intéressant ici, c’est votre volonté de vous réapproprier une figure de la pop culture pour créer un univers totalement inédit et fantasmé autour d’elle…
Émilie Brout & Maxime Marion : Sans être à proprement parler des fans de Grimes, notre démarche se rapproche de la fanfiction. Nous nous réapproprions les récits construits autour d’une figure célèbre pour les transformer. Dans s3lf.tech, nous interrogeons aussi la croyance dans les images en reprenant les codes du livestream, avec Grim3s s’adressant directement à nous. À un moment, la vraie Grimes semble apparaître : est-ce bien elle que l’on voit ? D’autant plus qu’elle tient une poupée de collection à son effigie, que l’on retrouve physiquement plus loin dans l’exposition. Ces passages entre personne, personnage et objet entretiennent le trouble tout en créant une certaine proximité avec cette figure.

Dans cette fiction apparaît aussi Kageusa. Quel rôle tient-elle ?
Émilie Brout & Maxime Marion : Elle apparaît dans la vidéo principale avec Grim3s, qui présente s3lf.tech, un outil fictionnel censé répondre à l’injonction de connexion et de performance permanentes. Kageusa incarne une pratique indépendante et amateure du VTubing. Sa vulnérabilité fait contrepoint à la position dominante et assurée de Grim3s. Une vidéo autonome, do you feel that too? (2026), dévoile l’envers du décor de cette interview dans une approche presque horrifique. Dans ce plan-séquence en boucle, le regard se déplace constamment, de la webcam au téléphone en passant par les yeux de Kageusa. Notre place de spectateur devient instable : nous ne savons plus très bien à travers quels yeux nous regardons, ni à qui Kageusa s’adresse.
Comment voyez-vous l’avenir du VTubing ?
Émilie Brout & Maxime Marion : Avec la démocratisation des outils, le VTubing gagne en popularité à l’international et pourrait préfigurer un usage plus courant des avatars pour s’exprimer et créer des liens. Se réinventer et trouver une communauté peut être empouvoirant, mais cette liberté se négocie aussi avec les codes et les algorithmes des plateformes, qui favorisent certaines façons d’être et peuvent aussi orienter nos désirs, voire s’immiscer en nous.
- s3lf.tech, jusqu’au 19.12, 40mcube, Rennes.
- Moëra, jusqu’au 28.11, Zoo, centre d’art contemporain, Nantes.