À l’occasion de la parution de sa monographie, Waters Call Me Home, retour sur le parcours de l’artiste lituanienne Emilija Škarnulytė, dont les œuvres, à la frontière des mythes et de la science, du visible et de l’imperceptible, déploient une cartographie sensible des mondes enfouis. Pour mieux sonder ce qui a tendance à nous échapper.
Dans les films et installations d’Emilija Škarnulytė, tout semble respirer autrement. Le temps s’y dilate, les ruines nous parlent, les corps, eux, mutent. Un travail pluriel qui pose une question : que restera-t-il de nous dans mille ans ? Et que disent déjà les forces invisibles qui nous traversent ? À la croisée du documentaire et de la fiction, son travail explore un « temps profond » où s’entrelacent la géologie, la politique et la cosmologie. La preuve par cinq.

Aldona – 2013
Une femme aveugle effleure des statues soviétiques. Le geste est lent, lourd de sens, presque sacré. Privée de vue depuis 1968, à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl, Aldona reconstruit l’histoire par le toucher au fil de ses promenades dans le parc Grūtas, près de Druskininkai. Une exploration tactile de la mémoire, qui interroge : et si voir empêchait de sentir vraiment ?

Sirenomelia – 2017
Parmi les installations cinématographiques les plus emblématiques d’Emilija Škarnulytė, Sirenomelia trouve sa source dans une base sous-marine abandonnée, où une sirène nage au milieu des vestiges de la guerre froide. Ici, le béton résonne à mesure que les mythes anciens fusionnent avec les ruines modernes, tandis que l’humain disparaît, remplacé par cette créature hybride, messagère d’un futur post-humain.

Future Fossil – 2020
Dans cette performance audiovisuelle, Emilija Škarnulytė imagine une archéologie du futur, une question en tête : que vont devenir nos traces une fois que nous ne seront plus de ce monde ? Les infrastructures humaines, qu’elles soient nucléaires ou industrielles, deviennent fossiles avant l’heure, provoquant ici une vision vertigineuse. Impossible, en effet, de regarder Future Fossil sans se dire que notre présent est en quelque sorte déjà une ruine en formation.

Burial – 2022
Des centrales abandonnées, des serpents, des villes englouties… Burial creuse la question de l’héritage et de ce que nous souhaitons enfouir, le tout sous la forme d’un voyage sensoriel immersif au cœur de la centrale nucléaire d’Ignalina (INPP), actuellement en cours de démantèlement. Étiré sur soixante minutes, le film glisse entre passé et futur, serpente entre les époques et les infrastructures, et se reçoit à la manière d’une méditation sombre sur la mémoire radioactive du monde.

Æqualia – 2023
Dans les eaux troubles de l’Amazonie, une chimère nage entre deux fleuves, où les eaux blanches du Rio Solimões se heurtent au noir Rio Negro. Si elles ne se confrontent jamais, un point de rencontre baptisé « Encontro das Águas » (« Rencontre des Eaux » en français) existe, créant une image hypnotique, presque irréelle. Entre science et mythe, l’œuvre trouble les frontières du réel et de l’imaginaire.