Jusqu’en juin dernier, Annecy devait se contenter d’une semaine de festival pour se vanter d’être la capitale mondiale du cinéma d’animation. L’ouverture de la Cité du Cinéma d’Animation, inaugurée avant l’été, entend pérenniser ce statut. Rencontre avec Peggy Zejgman-Lecarme, directrice Culture de CITIA, qui a suivi le projet depuis ses premières esquisses.
Cela fait plus de soixante ans qu’Annecy accueille chaque mois de juin des dizaines d’artistes, de studios et de professionnels venus du monde entier pour faire du Festival international du film d’animation un événement de première importance. Mais une capitale, si prestigieuse soit-elle, ne peut vivre indéfiniment sur le rythme d’une seule semaine annuelle. C’est là tout l’enjeu de la Cité internationale du cinéma d’animation, installée dans les anciens haras d’Annecy, monuments historiques réhabilités au cœur d’un parc de 2,6 hectares. L’ambition ? Elle est clairement assumée : il s’agit offrir un ancrage permanent à un médium qui, jusqu’ici, n’avait ni le temps, ni l’espace, d’exposer pleinement son plein potentiel.
« La Cité, c’est vraiment un lieu pour la mise en majesté de l’animation comme art à part entière. »

Privilégier une déambulation libre
Interrogée sur ce qu’elle aimerait qu’un visiteur ressente en franchissant les portes de la Cité pour la première fois, Peggy Zejgman-Lecarme, directrice Culture de CITIA, n’hésite pas longtemps : « J’aimerais que cela lui provoque deux choses : à la fois du plaisir et l’envie de découvrir. C’est vraiment ce qu’on a mis au cœur des expositions et des différentes propositions culturelles. Ce que l’on souhaite avant tout, c’est que ce soit un lieu d’émerveillement qui permette de découvrir toute l’inventivité, tout le travail, toute la magie qu’il y a derrière l’animation de façon générale. »
Cet émerveillement, la Cité souhaite le susciter en refusant de s’appuyer sur un parcours imposé : « Un parcours visiteur, on peut l’imaginer de plusieurs façons à la Cité, puisqu’on a des espaces d’exposition qui sont indépendants. Et puis comme on a la chance d’être installés dans d’anciens haras, on a vraiment un cheminement permanent d’intérieur-extérieur, de découverte culturelle et de retour à la nature au milieu du parc, ce qui permet une déambulation vraiment très singulière. On n’est pas obligé de visiter toutes les expositions, on peut découvrir chacune d’entre elles, on peut aussi aller au cinéma ou participer à un atelier au Grenier à images. Il y a une grande liberté. »

Cette grande liberté, on la retrouve également au cœur des multiples propositions culturelles, pensées pour s’adresser à tous les spectateurs, l’accessibilité étant l’un des leitmotivs du projet : « Pour des visiteurs qui ne connaîtraient pas du tout cet univers-là ou même l’animation ou les jeux vidéo, nous avons imaginé des dispositifs, du contenu audiovisuels audiovisuels, des podcasts dans l’exposition, qui permettent de pouvoir comprendre comment ces univers se fabriquent et se construisent. » Premier bilan, après quelques semaines d’ouverture ? « On est extrêmement heureux parce que le public est présent, et se montre très enthousiaste concernant les expositions, s’émeut Peggy Zejgman-Lecarme. Le cinéma a ouvert de façon plus régulière, hebdomadaire, depuis fin août, et on a le plaisir d’entendre les spectateurs nous dire combien c’est toujours une bonne nouvelle d’avoir un lieu culturel et un cinéma qui ouvrent en ville, des structures où se mélangent les habitants du centre-ville, des touristes, des habitants de la région, etc. »
De quoi convaincre les plus réticents de pousser la porte ? « Le cinéma d’animation est un mode d’expression, un art qui est absolument extraordinaire, avec des univers extrêmement foisonnants, une façon de raconter la vie, de raconter le monde, qui est vraiment unique. Venir à la Cité, c’est risquer d’ouvrir la porte à un univers qu’on ne soupçonne pas, de voir la partie immergée d’un iceberg, celle qu’on ne devine pas. C’est venir à la rencontre d’un monde qui est forcément un univers qu’on aura plaisir à découvrir, même si on n’a pas l’impression au premier abord que ça nous est destiné. C’est suffisamment vaste et tellement porteur d’émotions diverses que chacun pourra s’y retrouver. Il faut juste ouvrir la porte. »
« Le cinéma d’animation est un mode d’expression, un art qui est absolument extraordinaire, avec des univers extrêmement foisonnants, une façon de raconter la vie, de raconter le monde, qui est vraiment unique. »

Sortir l’animation de l’enfance
La méfiance évoquée Peggy Zejgman-Lecarme est peut-être liée à un certain mépris du genre. En effet, on a souvent tendance à associer l’animation à l’enfance, en omettant toute sa richesse. Car oui : l’animation s’adresse bel et bien à tous les publics. Un raccourci que la directrice Culture de CITIA choisit d’assumer : « Le cinéma d’animation est souvent associé à l’enfance parce qu’associé aux premières émotions cinématographiques, à une approche matricielle de la cinéphilie. Donc ça, c’est quelque chose contre lequel on ne peut pas lutter et qu’il faut au contraire embrasser. Par contre, une fois que l’on constate ça, il faut bien évidemment que nous puissions montrer au quotidien combien l’animation est un cinéma tout aussi divers que le cinéma en prises de vues réelles, avec des genres, des univers, des expressions complètement différents. »
« Le cinéma d’animation est souvent associé à l’enfance parce qu’associé aux premières émotions cinématographiques, à une approche matricielle de la cinéphilie. »
Cet état des lieux guide la Cité jusque dans sa programmation, et la médiation qui l’accompagne : « Des films comme “Jim Queen” ou “Decorado”, par exemple, sont programmés à partir de 18h et 20h, avec les avertissements nécessaires. On fait aussi un gros travail sur les expositions, en montrant, par exemple, combien les univers et les récits sont divers, parfois même extrêmement impressionnants, inquiétants ou très “adultes”. Cette diversité passe à la fois par les œuvres qui sont montrées en elles-mêmes et par la médiation concernant le contenu des ateliers, la présentation des séances et, bien évidemment, par tout le travail d’accueil. »

Occuper le terrain de l’animation toute l’année
Au-delà de la diffusion, la Cité accueille également des artistes en résidence à La Villa. Ce qui, à en croire Peggy Zejgman-Lecarme, donne toute sa valeur au lieu : « La présence des artistes apporte de la vie à la Cité sourit-elle. Le dialogue entre les artistes et les publics, c’est quelque chose de merveilleux et de vraiment intéressant à accueillir, et à susciter, tout en veillant à ce que la présence des publics n’empêche pas les artistes de se concentrer, et vice versa. Mais la possibilité pour les artistes de, par exemple, bénéficier de cartes blanches dans le cinéma de la Cité ou de pouvoir rencontrer des élèves dans le Grenier à images, c’est quelque chose de très intéressant, parce qu’on sent que ça nourrit à la fois les artistes et les visiteurs. La possibilité de présenter son travail à différents publics est quelque chose de très précieux pour un artiste. Mais le public aussi profite de cette capacité à approcher les artistes, à les voir au travail. C’est quelque chose d’extrêmement rare et qu’on est heureux de pouvoir provoquer. »
« C’est vrai qu’on dit souvent qu’Annecy est la capitale mondiale du cinéma d’animation une semaine par an avec le festival. Aujourd’hui, l’ambition, effectivement, c’est qu’elle le soit toute l’année. »

Reste un chantier encore ouvert : celui de l’animation immersive, déjà présente au Festival et au Mifa via une compétition dédiée, mais qui n’a pas encore trouvé sa place permanente au sein de la Cité. « Il est déjà prévu de pouvoir accompagner différentes œuvres, de pouvoir les accueillir au cœur de la Cité. Ce sont des choses qui se construisent encore, mais bien évidemment que ce type de propositions va faire partie de la programmation de la Cité », tease notre interlocutrice. Une ambition qui s’inscrit, plus largement, dans une histoire bien plus ancienne que le chantier du Haras : « La Cité, c’est l’incarnation d’une réflexion qui date des débuts du festival, dans les années 1960. On a retrouvé des écrits des fondateurs qui rêvaient déjà d’un lieu où, en dehors du festival, on puisse présenter, exposer le cinéma, accueillir des touristes, le grand public. »
Pour donner vie à un projet comme celui-ci, la Cité a la chance de pouvoir s’appuyer sur un fond pas comme les autres : celui du Musée-Château d’Annecy, dont les collections sont labellisées Musée de France. « C’est la plus grande collection publique en France de cinéma d’animation, longs métrages, avec pas loin de 10 000 pièces, complète Peggy Zejgman-Lecarme. C’est vrai qu’on dit souvent qu’Annecy est la capitale mondiale du cinéma d’animation une semaine par an avec le festival. Aujourd’hui, l’ambition, c’est qu’elle le soit toute l’année. Il faut donc concevoir une programmation qui soit une référence dans le cinéma d’animation, l’envisager un peu comme une université populaire du cinéma d’animation, avec des temps de réflexions, de conférences. On va aller vers ce type de programmation ambitieuse, un peu exigeante, mais qui, on le sait, attirera un public passionné par l’animation. » Enthousiaste, Peggy Zejgman-Lecarme l’annonce fièrement : « On vise un rayonnement à la fois sur l’échelle locale, régionale, nationale et internationale, avec cette volonté et cette capacité de s’adresser, toujours, à tous ces publics différents. »