À l’heure où l’écran haute résolution est devenu l’oracle de toute expérience visuelle, Luna Mahoux tourne le dos à cette perfection, convaincue que les images froissées ou piratées sont moins des ratées que des œuvres en devenir, les traces d’une époque ou d’une communauté qui en disent davantage sur notre monde que toutes les images léchées pensées par des publicitaires. Rencontre, à Bruxelles.
Situé au rez-de-chaussée du Resert Atelier, cet imposant centre d’art en plein centre de Bruxelles, à quelques pas à peine des Bozar, le studio est immense, et contourne avec sa grande baie vitrée le jardin intérieur. Premier constat : il n’y a ici ni imprimante 3D, ni machine ; uniquement des matériaux propices à un travail plastique. Luna Mahoux nous aurait-elle menti ? Son approche ne dépendrait-elle donc pas tant de la culture Internet et des images animées ?
« Ce n’est pas mon atelier, c’est celui d’Aline Bouvy, qu’elle me prête pendant quelques semaines », précise la jeune trentenaire, qui a longtemps hésité à nous recevoir ici. Après tout, Luna Mahoux pense l’essentiel de son travail depuis chez elle, ou sur le terrain, alors pourquoi faire genre ? Pour se la jouer « artiste », ce mot dont elle paraît se méfier ? « Le studio me permet surtout de réfléchir à la monstration de son travail », admet-elle. Et pour cause : lorsqu’on la rencontre, l’artiste belge, née à Liège en 1996, est en pleine préparation de deux nouvelles expositions – une collective à Hambourg, et un solo show à Barcelone. Dans la foulée, l’opportunité lui a été offerte de partir en résidence à Londres.

Une belle revanche pour celle qui ne s’est jamais vraiment sentie à sa place au sein de ses différentes écoles d’art – l’ENSAPC, La Cambre, le Fresnoy. À chaque fois, elle est la « bizarre », celle qui fait des collages parce qu’elle ne sait pas dessiner, celle qui endosse quoi qu’il arrive le rôle de la mauvaise élève. On fait alors le bilan : cours de perspective ? « Échec » ! Cours de peinture ? « Échec » ! Cours de dessin ? « Échec » ! Cours de couleurs ? « Échec » ! Elle poursuit : « Longtemps, on m’a dit que ce que je faisais n’était pas de la photo ; au Fresnoy, on se demandait même ce que je faisais là, moi qui utilisais alors encore iMovie, qui ne savais pas faire de montage et qui n’avais jamais réalisé de films auparavant ».

Au plus près du réel
La vérité, c’est que Luna Mahoux ne sait pas faire les choses à la main. Sa singularité, elle la trouve dans sa façon de retravailler des images existantes pour les assembler et raconter une histoire plus large à travers elles. À 16 ans, déjà, elle s’appropriait les archives d’Ana Mendieta et peignait par-dessus. Puis surgissent The Wire, Les Soprano ou Ghost Dog, toutes ces œuvres qui lui font comprendre ce que peut être l’art et qu’elle place au même niveau que les photos de Nan Goldin, les albums de Chief Keef ou les installations de Hito Steyerl.
Chez elle, pas de hiérarchie : l’écriture, la performance, le son, le cinéma, tout se mélange. Il suffit d’avoir la bonne idée, le bon traitement, la bonne approche. Luna Mahoux trouve ainsi dans les images dites « pauvres » une source d’inspiration, un moyen efficace et pertinent de se connecter à une certaine réalité. D’où ses œuvres, à la croisée de la photographie et de l’art vidéo, qui documentent depuis Chicago, Memphis, Paris ou Dessié (Éthiopie), les corps noirs et leurs récits, intimes ou collectifs. On pense alors à The Other Queen of Memphis (2024), un documentaire réalisé à l’occasion de sa dernière année au Fresnoy et présenté dans diverses institutions (Cinéma du Réel au Centre Pompidou, Metrograph à New York) : on y suit la rappeuse La Chat dans les rues qui ont marqué son parcours artistique, dans les artères d’une ville chargée d’histoire – c’est là que Martin Luther King a été assassiné en 1968 -, ici parcourue en voiture, dans une logique de mouvement continu plutôt que de mise à distance de l’effervescence environnante.

À la recherche d’une mémoire enfouie
La beauté du travail de Luna Mahoux est en effet de mettre la collaboration au centre de tout, de tourner sa caméra vers des personnes aux vies cabossées, capables de charrier toute une histoire, à la fois intime et universelle, qu’elle complète ensuite via différentes images et musiques d’archives. Une façon, à l’entendre, de faire (re)vivre les fantômes, de mettre l’accent sur les angles morts, de tendre une oreille à des récits et des rêves oubliés. Une façon, aussi, de (re)travailler sans cesse ces fragments de réalité, ces images pixelisées ou vieillies par le temps, ces captures d’écran glanées sur Internet comme autant de mémoires enfouies, de souvenirs à exhumer.
« En 2021, dans le cadre de mon mémoire, j’avais déjà rassemblé 400 pages de captures d’écran accompagnées par un texte assez conséquent censé justifier chacun de mes choix, rembobine-t-elle. Hélas, on a encore tendance à juger de haut cette approche, un peu comme si c’était trop facile. Or, je passe toutes mes journées à écumer YouTube, TikTok ou SoundCloud pour trouver ne serait-ce qu’une fraction de seconde qui me touche sur le plan émotionnel. Tout l’enjeu est de savoir quand intervenir, sur quoi zoomer. Quand on y pense, la démarche est similaire à celle d’un photographe qui se demande à quel moment il doit prendre sa photo. »

Luna Mahoux se penche alors sur les différentes images étalées au sol, toutes vouées à former une croix, et détaille certains de ses choix. Pour Omar Little, héros de The Wire, elle dit avoir voulu s’éloigner des clichés autour de la violence de son mode de vie afin de montrer un moment de tendresse, d’amour et de mélancolie, capable de synthétiser la complexité de ce personnage qu’elle considère comme une « figure sacrificielle ». Il y a aussi cette photo prise lors de l’enterrement de Zyed et Bouna, dont elle a flouté la scène, par respect de l’anonymat, et parce que les pixels incitent paradoxalement à observer cette tristesse de plus près. Quid, enfin, de l’image de cette fille arrêtée à la sortie d’un concert de Lil Durk à Chicago en 2014 ? « C’est une scène assez dure, qui ne dure que 0,4 secondes, mais le coucher de soleil donne la sensation d’assister à un moment sublime. On dirait presque une scène de film ».

« Je suis une diggeuse »
La vérité, c’est que Luna Mahoux est avant tout une artiste en quête d’expérience, dont chacune des œuvres confirme sa place au sein d’une génération redéfinissant avec brio les formes contemporaines de narration visuelle et sonore. À ses côtés, citons l’artiste visuel Ladji Diaby, le peintre Ibrahim Meïté Sikely ou encore la musicienne et vidéaste Christelle Oyiri, tous animés par l’envie de rendre leurs lettres de noblesses aux subcultures à travers un travail explorant le passé colonial, la diaspora africaine et l’identité noire. « En francophonie, on n’arrive malheureusement pas encore à se dire qu’on peut faire de l’art avec des codes empruntés au rap ou aux séries, regrette Luna. On a l’impression que ces cultures doivent rester dans le domaine du populaire, qu’elles ne doivent pas passer une certaine frontière ».
Du livre 2strongfor2long, qui raconte son immersion à Chicago à travers différentes captures d’écran, au documentaire The Other Queen of Memphis, étiré sur vingt-deux minutes, en passant par sa récente exposition à la galerie Good or Trash (Tezeta), Luna Mahoux entend ainsi prendre ses distances avec une forme d’élitisme visuel, tout en proposant un nouveau prisme de lecture : au lieu de considérer les images de basse qualité comme des contenus difficilement valorisables, pensons les plutôt comme les témoins d’une histoire – riche plutôt que pauvre. « Procéder ainsi, c’est aussi ne pas tomber dans le rapport d’autorité qu’induit la photographie, complète-elle. Dans les rapports sociaux, j’aime l’idée d’horizontalité, le fait de contacter les personnes dont j’utilise les captures d’écran, obtenir leur accord, comprendre leur histoire… Le fait de travailler avec des images dites “pauvres” et des histoires complexes me force à avoir un geste précis. Chaque image doit être justifiée, réfléchie, narrative, sinon, ce serait trop facile ».

Impossible, dès lors, de ne pas envisager le travail de cette « diggeuse » autoproclamée , aussi introspectif soit-il, comme politique, de voir dans ces images autre chose qu’une déclaration d’intention, au service exclusif de l’intensité émotionnelle, de la visibilité des corps racisés, de l’abolition des clivages entre la culture officielle, soutenue par les institutions muséales, et les œuvres grand public. « L’objectif est de penser des œuvres que j’aurais aimé voir petite en entrant dans un musée, conclut-elle, tout en nous montrant le film-documentaire dont sont extraites la plupart des images aujourd’hui exposées. J’ai envie de transmettre ce qui me traverse émotionnellement, de prouver que je ne fais pas que du copyright, que la recherche est une forme de création en tant que telle, et qu’elle mérite tout notre respect. »
En mettant sur un même pied d’égalité Gerhard Richter et Fredo Santana, Sud de Chantal Akerman et The Wire, en s’attachant à mettre la lumière sur des femmes noires charismatiques, en faisant de la musique le cœur battant de ses recherches visuelles, Luna Mahoux est précisément là où elle doit être : dans cette zone libre où elle peut ramener le populaire au cœur du monde de l’art, rarement aussi intéressant que lorsqu’il se confronte à de telles propositions alternatives.
- Un portfolio de Luna Mahoux est à retrouver dans le numéro 76 de Fisheye Magazine, actuellement en kiosques.