Que ce soit via ses conférences performées ou ses installations vidéo, Morgane Baffier ne cesse de détourner les théories les plus sérieuses comme les plus complotistes afin de raconter le monde tel qu’il défile sur nos écrans. Nous l’avons rencontré.
Pas de bol pour nous, Morgane Baffier vient tout juste de quitter son bureau à Artagon. C’était en juin dernier. L’atelier était loin d’être son premier, mais l’artiste a ressenti une fois de plus la même désillusion face à ces mêmes espaces partagés, souvent petits, qui ne correspondent jamais réellement à ce dont elle a besoin. « Pour travailler, j’ai besoin d’être seule, à la fois parce que je n’arrive pas à me concentrer quand il y a du monde autour, et parce qu’une grosse part de mon travail, c’est répéter. Dès qu’il y a des gens autour, c’est évidemment compliqué », explique-t-elle. Voilà pour le décor, ou plutôt son absence : Morgane Baffier a fini par renoncer à payer un bureau qui ne lui servait pas tant que ça. « Tant que je suis seule et que j’ai mon ordi, je peux travailler. Mes deux conditions, c’est ça : l’ordi et être seule », résume-t-elle.

Le combo de l’ordinateur et de la pièce vide
Depuis sa sortie de l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, où elle a démarré sa pratique de la performance, Morgane Baffier a montré son travail au Salon de Montrouge, à la Biennale Némo, ou encore à La Graineterie de Houilles – pour ne citer que ces espaces. Parfois, pour y donner des performances ; d’autres fois, pour y exposer son travail vidéo. Car Morgane Baffier, c’est un pied dans les arts visuels, un autre dans les arts vivants : deux pratiques distinctes qui se révèlent finalement être deux faces d’une même pièce. « Mon processus pour faire de la vidéo et de la performance est presque le même : dans les deux cas, il y a quelque chose proche de la conférence, un vrai travail d’écriture, de recherche, etc. ».
Un dédoublement d’abord presque forcé par le cadre muséal, que l’artiste embrasse aujourd’hui : « La vidéo est venue à moi par la contrainte, avoue-t-elle. Je n’ai jamais eu envie d’arrêter la performance, mais comme j’en ai beaucoup fait, j’ai ressenti le besoin d’explorer de nouvelles choses pour éviter l’impression de me répéter beaucoup. Aujourd’hui, les deux pratiques se nourrissent l’une et l’autre : faire de la vidéo m’a fait débloquer des trucs qui réapparaissent dans mes performances, et vice versa. Je pense que j’avais juste besoin d’étendre ce que je faisais pour ne pas tomber dans quelque chose de trop répétitif. »

La vidéo s’impose alors comme un territoire à part entière, jamais comme une trace. « Quand on a commencé à me demander des choses qui pouvaient rester dans les expos, je n’avais pas envie de montrer des captations de mes performances, mais je commençais à m’intéresser au médium vidéo, explique celle dont chaque performance doit se vivre en direct, et non pas être regardée a posteriori. Les premières vidéos étaient hyper proches de ce que je faisais en perf. Ça l’est moins maintenant, même s’il y a évidemment de nombreux ponts, de l’esthétique du PowerPoint aux références post-Internet. » Au fil de notre rencontre, on comprend vite que Morgane Baffier est avant tout une conteuse d’histoires, pour qui la forme vient toujours servir un narratif. Jamais l’inverse. Ce qu’elle nous confirme : « Le plus important dans mon travail, c’est toujours l’histoire que je raconte. »
« Mon processus pour faire de la vidéo et de la performance est presque le même : dans les deux cas, il y a quelque chose proche de la conférence, un vrai travail d’écriture, de recherche. »

Un dossier « Fun Facts » contre l’algorithme
À écouter Morgane Baffier détailler les tenants et les aboutissants de sa pratique, on comprend pourquoi le studio, chez elle, c’est avant tout Internet, arpenté sans but précis, justement dans l’idée de tomber sur l’inattendu. « J’essaie de rester tout le temps curieuse et connectée, de consommer beaucoup dans des moments où je ne cherche pas forcément un truc spécifique. Parce que j’ai l’impression que c’est justement là que l’on trouve le plus de choses », raconte-t-elle. Avant de pointer les limites des algorithmes, trop efficaces pour laisser place au hasard : « Quand je trouve un truc intéressant, je le screen, je l’enregistre ou je le télécharge. Puis je le range. J’ai des dossiers dans mon ordi remplis de screenshots, dont un dossier qui s’appelle “Fun Facts”, au sein duquel je pioche régulièrement dans mes conférences, un autre avec juste des liens et encore un autre avec des vidéos déjà téléchargées ». Qui a dit qu’on avait besoin d’armoires surchargées de livres pour nourrir sa pratique ?
« Le contenu Internet est tellement fucked up qu’en vrai, c’est assez facile d’y ramener de l’humour. »


De cette matière brute naît un geste d’écriture bien particulier : mêler de vraies théories, scientifiques ou complotistes, à des inventions plus ou moins absurdes, façon pronostics sur le futur. « Le contenu Internet est tellement fucked up qu’en vrai, c’est assez facile d’y ramener de l’humour », s’amuse-t-elle. Un humour qui n’est cependant pas systématique. S’il est bel et bien indispensable en performance, dans le sens où « si [elle] ne fait pas rire l’audience, c’est horrible », il s’efface davantage en vidéo, où le spectateur peut décrocher sans que ce soit dramatique.
« Trouver l’équilibre entre des sujets parfois dramatiques et l’humour fait partie du processus d’écriture, et ce n’est pas évident. Selon les sujets, il y a des moments où on n’a pas envie d’en rire, et d’autres où c’est plus facile, détaille-t-elle. Pour moi, ça se joue beaucoup sur le “qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux”. Raconter des trucs absurdes, puis mettre de vrais éléments, font que ces derniers paraissent hyper drôles parce qu’ils sont parfois encore plus absurdes que ceux que j’ai pu inventer. Il arrive que, quand je n’arrive pas à rendre drôle ce que je raconte, les images viennent en renfort. J’écris d’abord, puis je crée le visuel, pour la performance comme pour la vidéo, mais les deux vont toujours ensemble. Quand ce que je raconte est plus sérieux, c’est le visuel qui provoque des blagues. Il y a quelque chose de l’ordre du mème, un peu décalé par rapport à ce que je raconte. Ça vient se répondre comme ça. »

Entre drame et légéreté
Cette porosité entre la rigueur du réel et la fiction trouve ses limites dès que les sujets se font plus graves. C’est le cas de Going Down the Rabbit Hole, sa performance sur l’intelligence artificielle née pendant une résidence au Canada, alors que les scandales autour de l’ICE, la police des frontières américaine, envahissaient son fil d’actualité. « J’ai eu envie d’en parler parce que je ne voyais que ça sur mes réseaux, d’autant qu’il y a un lien entre les technologies d’intelligence artificielle et ce qui se passe du côté de la police et de l’armée. Quand je parle de ce genre de trucs, c’est hyper important, et je n’ai pas forcément envie de faire des blagues », admet-elle, comme une évidence.
« Parfois quelqu’un de 17 ans qui traîne sur TikTok aura plus de références pour comprendre ma performance que quelqu’un de 50 ans qui a fait une thèse sur l’art de la peinture. »
Une gravité qui n’exclut pas la vulgarisation, revendiquée comme un outil politique à part entière : « Je trouve que l’art contemporain, surtout la performance, c’est un milieu hyper obscur, où parfois tu ne comprends rien, ou alors tu crois que tu ne comprends rien quand, parfois, il n’y a rien à comprendre. Par l’humour et la vulgarisation, j’essaie aussi de rendre mon travail accessible, souligne-t-elle. Évidemment, tout le monde n’aura pas toutes les références, mais parfois quelqu’un de 17 ans qui traîne sur TikTok aura plus de références que quelqu’un de 50 ans qui a fait une thèse sur l’art de la peinture. Chacun vient avec son background, tout le monde n’aura pas la même lecture de ma performance, mais j’essaie, à travers l’humour et la vulgarisation, que ce soit un moment où tu ne t’ennuies pas trop, où ça peut te faire marrer ou t’apprendre des trucs, et que ce soit assez accessible pour tout le monde. »

Un travail actuel et politique
S’il y a bien une continuité chez Morgane Baffier, c’est la certitude que l’accessibilité n’empêche jamais la politique, ni la prise de position, bien au contraire. L’artiste assume d’ailleurs cette dimension qui, si elle n’est pas celle qui motive son travail, en constitue tout de même l’un des cœurs battants. « Je ne dirai pas dès la première phrase pour décrire ma pratique qu’elle est politique. Mais si on me pose la question, je répondrai évidemment que oui, elle l’est. Je parle beaucoup d’actualité, parce qu’au final Internet est quand même le reflet de ce qu’il se passe dans le monde. » Morgane Baffier revendique également une dimension plus identitaire à son travail : « Je suis lesbienne, et certaines de mes perfs sont plutôt queers. Par exemple, dans une de mes conférences, “La conférence sur l’amour”, j’explique pourquoi on est en couple et pourquoi on fait tout un tas de trucs quand on est amoureux, par des théories absurdes, les origines et les symboliques, etc. À la fin, je fais une sorte de démonstration où je pécho quelqu’un. L’idée, c’est que ça soit toujours un peu queer ou lesbien, tout en restant politique aussi. »
« Je parle beaucoup d’actualité, parce qu’au final Internet est quand même le reflet de ce qu’il se passe dans le monde. »

Puisque Internet, et plus largement, la pratique de Morgane Baffier, est le reflet de notre société, l’IA n’est évidemment pas un sujet à exclure. Depuis quelque temps, les nouvelles technologies infusent d’ailleurs dans le travail de celle qui a effectué un post-master à l’ENSP d’Arles où elle a pu bénéficier d’une bourse pour faire de la recherche en arts visuels sur l’IA : « À la base, je me suis intéressée à l’IA parce que je traîne sur Internet, où l’IA occupe beaucoup de place. » Morgane Baffier tient toutefois à rappeler que, si ce sujet a la côte en ce moment, il ne constitue pas l’intégralité de son travail. « Depuis quelques temps, il y a un truc qui se goupille bien : ça m’intéressait, j’ai commencé à créer des projets autour de l’intelligence artificielle, et en parallèle, les institutions se sont mises à proposer des financements qui vont dans cette direction. Parmi toutes les performances que j’ai écrites, celle qui intéressent le plus en ce moment, ce sont vraiment celles qui traitent de l’IA, parce que les gens veulent parler de ça dans leurs expositions. Mais ce n’est pas mon seul sujet à la base, et je me rends compte que si on me sollicite beaucoup à ce sujet en ce moment, c’est aussi quelque chose qui va probablement finir par s’essouffler. Et que bientôt, je pourrai parler d’autre chose. »
En cette rentrée, Morgane Baffier sort tout juste d’une résidence en ligne consacrée au found footage et au machinima, Nouvel Bug, et enchaîne les dates : le 12 septembre aux Magasins Généraux, dans le cadre de l’exposition Simulacres, avec Ami, sa conférence sur les relations que l’on entretient avec les chatbots et les AI girlfriends ; le 26 septembre au Cube Garges, pour l’ouverture de la saison, avec Going Down the Rabbit Hole et une nouvelle installation de La Lettre X ; puis en octobre à la Biennale de l’image possible, à Liège, pour laquelle prépare une nouvelle pièce vidéo. De quoi occuper, à nouveau, ce studio fait d’un ordinateur, d’une salle vide et de rien d’autre, si ce n’est l’esprit fascinant d’une artiste aux mille idées.