Cette année, on l’a vu au Grand Palais Immersif ou dans des festivals comme Constellations et Artifice Numérique. On l’a vu aussi remporter le « Prix Révélation » lors du Vidéo Mapping Festival, à Lille. À force de le voir partout, on a donc voulu rencontrer Simon Lazarus, découvrir le lieu où il travaille, comprendre son rapport à l’espace public, lui, l’ancien graffiti-artiste devenu un nom du vidéo-mapping et des installations immersives.
De l’extérieur, c’est un immeuble semblable à bien d’autres dans Bagnolet. Il y a quelques années, celui-ci abritait les ateliers Publison. Aujourd’hui, on parle du Sample – puisque tel est le nouveau nom du bâtiment – comme d’un tiers-lieu culturel, un écosystème créatif où les artistes et les pratiques se croisent. Une fois la porte principale franchie, l’ambiance change : un jardin complété par une scène de spectacle, une salle de concert, une autre pour les expositions, un espace pour les shootings et des couloirs jonchés de studios d’artistes. D’ici quelques mois, et sans grande originalité, le Sample devrait devenir un grand hôtel. Un énième. Pour l’heure, c’est ici que Simon Lazarus passe le plus clair de son temps, au dernier étage, que l’on rejoint non sans mal, l’intéressé s’arrêtant régulièrement pour saluer d’autres résidents, dire bonjour à des amis, préparer le café. Signe qu’il est ici chez lui.
Du graffiti au numérique
Voilà environ deux ans et demi que Simon Lazarus travaille au Sample, dans un atelier qu’il partage avec le collectif Oyé. Tout y est méticuleusement bien rangé : les biomatériaux sont dans des box en plastique, le plotter à portée de main, et l’ordinateur, bien en place sur le bureau, sans qu’aucun objet ou autre canette ne menace sa bonne santé. « C’est marrant de t’entendre dire ça : pour quelqu’un comme moi, qui a besoin que tout soit bien rangé afin d’ordonner au mieux ses idées, la pièce paraît bien trop chargée. Mais bon, c’est ici que je passe le plus clair de mon temps. Forcément, ça nécessite d’être quelque peu équipé ».
Avec le temps, et l’arrivée de son premier enfant, Simon dit s’imposer des horaires de bureau. Plus question de traîner tard la nuit ou de laisser l’inspiration déborder sur ses heures de sommeil. Du moins, dans l’idée. Disons surtout que ce précepte vaut lorsqu’il est à Paris. Car, depuis quelques années, le jeune quarantenaire a la chance de partir en résidence : au Stéréolux de Nantes, à l’Antipode de Rennes, au Tétris du Havre, etc. La dernière avait lieu à Nice, à l’occasion du festival Artifice Numérique où, pendant cinq jours, il présentait une nouvelle fois Diyauto Orchestra : une installation immersive imaginée en duo avec le musicien S8jfou, rencontré au sein d’un collectif avec qui il a passé trois mois dans la forêt afin d’apprendre à vivre en communauté. Simon s’assoie alors face à son ordi, ouvre un dossier nommé Fisheye, signe que l’homme avait tout prévu, et montre l’orchestre digital créé de toute pièce par son collaborateur à partir d’instruments codés.
À revoir ainsi Diyauto Orchestra, on ne peut s’empêcher de penser aux origines artistiques de Simon Lazarus, à retrouver du côté du graffiti. « Ces codes graphiques et visuels, je pense que je ne m’en lasserai jamais. Le graffiti, c’est vraiment l’art par lequel j’ai appris à assembler des formes ». La voix est fière, le regard enthousiaste. À la manière de ses enfants trop heureux de montrer leurs plus précieux jouets, le Parisien sort alors différents livres de sa bibliothèque personnelle – une étagère posée à gauche de l’ordinateur. Une monographie de Julien Marmar (Les dessins de Julien), une autre d’un collectif d’aventure dont il fait partie (Road Dogs). On parle également d’autres graffiti-artistes (le regretté SAEIO, l’influent Fuzi), d’Eclipse (2008), un hacking qui marque un tournant dans son approche artistique, et du plaisir qu’il ressent à jouer avec les éléments architecturaux. On sent la passion, et c’est beau. On comprend aussi que Simon, passé par une école d’art, a rapidement senti le besoin de « chercher d’autres techniques afin de développer d’autres histoires, d’autres esthétiques ».
L’amour des trucs chelous
De son propre aveu, Simon s’est alors mis à geeker sur son ordi, bien aidé par des logiciels qui l’aident à prolonger son geste pictural sous d’autres formes. Au mitan des années 2000, le jeune homme s’initie aux graphiques animés, fréquente des fablabs et suit une formation de graphiste. « J’étais plus dans une optique de penser une peinture animée que de poursuivre le graffiti pur et dur », rembobine-t-il. Quelques années plus tard, en 2017, il part à Dubaï à l’occasion de la Fête des Lumières afin de développer ce qu’il nomme lui-même des « trucs chelous ». Comprendre : des visuels qui évitent à tout prix de verser dans du mapping commercial, patrimonial, pensé pour célébrer les trésors de la ville. Ça tombe bien, les organisateurs souhaitent des œuvres qui privilégient l’abstraction. « Avec Oasis 04515, j’ai fait le mapping le plus psyché possible en me disant qu’ils allaient finir par me dire stop, mais ça n’a jamais été le cas. J’ai vraiment joui d’une grande liberté. Ce qui, en fin de compte, m’a permis de cerner d’emblée ce que j’aimais : le travail sur les textures, les références à l’art cinétique et ce geste de peintre. »
Depuis, il y a eu d’autres mappings, une visibilité certaine – « la Fête des Lumières à Lyon, c’est tout de même 4 millions de visiteurs en trois jours » – et même des prix : celui de la « Révélation » lors de la dernière édition du Vidéo Mapping Festival, à Lille, pour Diyauto Orchestra. « Je n’étais même pas présent pour aller le récupérer », confesse-t-il, presque gêné. La phrase d’après suffit pourtant à le comprendre : dépourvu de tout Smartphone, Simon n’a pas la logique d’un communicant. « C’est vrai que je n’ai même pas fait un post sur Insta pour annoncer ce prix… ». S’il reconnaît que l’administratif constitue une grosse partie de ses journées, Simon Lazarus n’en reste pas moins de ces artistes qui privilégient l’artistique aux grands discours. Après tout, ses œuvres parlent pour lui : il y questionne notre rapport aux outils, la beauté de l’aléatoire, la prédominance des technologies.
En parallèle, Simon conçoit aussi des installations interactives (Unagii) à l’aide de miroirs sans tain et de capteurs chargés de varier la quantité de lumière en fonction des mouvements du public – « En gros, plus tu t’approches, plus l’image disparaît, tel un écho à notre appétit d’informations qui finit par altérer les choses que l’on regarde » -, et pense des expositions en solitaire. En 2021, par exemple, il y a eu T/MBER, une réflexion techno-critique sur notre rapport au progrès, née de la lecture de Sapiens : une brève histoire de l’humanité de Yuval Noah Harari et traduite ici dans des sculptures difformes ou des dessins créés à l’aide d’un plotter, systématiquement détruits une fois finis. « C’est ma manière de traiter de la catastrophe de l’ère industrielle », pose-t-il, comme une évidence.
Une approche technocritique
Cette thématique, Simon l’aborde de nouveau aujourd’hui via la fresque audio-vidéo à 360° présentée lors de la dernière édition du festival Constellations : Never Trust Hal 9000 a.k.a Longtemps pendant mon jeune âge je pensais que l’usine faisait les nuages, qui joue autant avec les notions de bug et de glitch qu’avec les codes de l’art urbain. « À la fin, il y a une telle surcharge de sons et d’images que ça claque d’un coup et que le mapping se stoppe net, comme si les plombs avaient sauté ».
Simon y voit là une blague, en même temps qu’une critique de notre époque, où tout est abandonné à la technologie. Que l’on ne s’y trompe pas. Lui aussi aime la VR. Lui aussi trouve l’IA fascinante. Il préfère simplement ne pas s’en approcher. Pour le moment, du moins. Parce qu’il refuse de voir l’art comme une proposition à vivre en solitaire, et parce qu’il ne cherche pas à aller plus vite ou à abandonner une partie de son geste artistique à une machine. Entre ses workshops dans des écoles d’art et ses différents projets artistiques, Simon a simplement trouvé l’équilibre qui lui convient. Avant de se quitter, il l’admet volontiers : il n’est pas motivé à l’idée de produire plus. Il aime son processus de création, « très intime, à taille humaine », adapté à son rythme. En vérité, il a surtout la sensation d’être « déjà allé plus loin » que ce qu’il pensait pouvoir accomplir à ses débuts. Le plus beau, c’est que ça n’est sans doute pas fini.