Éric Baudelaire, le pouvoir des fleurs

Éric Baudelaire, le pouvoir des fleurs
“Death Passed My Way and Stuck This Flower in My Mouth” © Éric Baudelaire

Entre beauté et angoisse, l’artiste franco-américain Éric Baudelaire, dont la dernière installation audiovisuelle est actuellement présentée à la Biennale de Venise, transforme la végétation en outil critique, et fait fleurir là où ça fait mal.

Né en 1973 à Salt Lake City, et aujourd’hui basé à Paris, Éric Baudelaire évolue depuis ses premières œuvres au sein d’un entre-deux fertile : entre le documentaire et la fiction, entre le politique et l’intime, entre ce que l’image montre et ce qu’elle tait. Cinéaste autodidacte, le lauréat du prix Marcel-Duchamp (2019) a construit une pratique de l’enquête sensible, dans laquelle les grandes structures du monde contemporain se lisent dans leurs détails les plus fragiles. Avec un motif récurent, qui, entre ses mains, devient un scalpel tranchant : la fleur. Une douce obsession qui revient, œuvre après œuvre, et qui se retrouve en toute logique dans sa dernière en date, exposée à l’occasion de la 61e édition de la Biennale de Venise, Death Passed My Way and Stuck This Flower in My Mouth.

Installation audiovisuelle multicanaux où des écrans montrent des fleurs.
Death Passed My Way and Stuck This Flower in My Mouth © Éric Baudelaire

Les Fleurs du mal

Pour cette installation audiovisuelle, le Franco-Américain a choisi d’exploiter son motif de prédilection de façon plus littérale, en posant sa caméra dans le plus grand entrepôt frigorifique d’Europe, à Aalsmeer, en Hollande, où des roses et des tulipes venues d’Afrique et d’Amérique du Sud atterrissent avant l’aube pour être mises aux enchères comme des valeurs boursières. Un regard critique porté sur le commerce mondial de fleurs qui se déploie sur cinq canaux vidéo, accompagnés de six pistes audio. Le travail dans ce hangar apparaît alors aussi séduisant qu’une rose, certes, mais tout aussi dangereux que ses épines. En cause ? L’ampleur de ce commerce mondialisé, le trouble écologique qu’il induit.

À ce travail, déjà puissant, l’artiste oppose un fantôme, inspiré par un personnage d’une courte pièce de Luigi Pirandello, L’Uomo dal Fiore in Bocca (1923), dans laquelle la fleur devient la métaphore d’une tumeur incurable. Ce double regard – la froideur industrielle du grand commerce mondial traversée par un mourant qui regarde les choses une dernière fois – génère une tension rare, dans des séquences où la beauté apparaît encore plus belle, et où le monde, plus malade encore. La fleur, elle, devient alors le point de départ d’une exploration de la condition humaine en temps de crise. Et nous rappelle que derrière chaque belle chose, se cache une économie dévastatrice.

À lire aussi
Obvious : "On refuse d’être associés à des dérives capitalistes uniquement parce qu’on utilise l’IA"
© Obvious
Obvious : « On refuse d’être associés à des dérives capitalistes uniquement parce qu’on utilise l’IA »
Invité à prendre le contrôle du 74ème numéro de notre newsletter éditoriale, Obvious a souhaité raconter non seulement les coulisses de…
10 avril 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Synaptique de Peter Kogler : critique de la société post-moderne ?
Synaptique de Peter Kogler : critique de la société post-moderne ?
Au Centre des arts d’Enghien-les-Bains (95), une exposition inédite de Peter Kogler rappelle les différentes obsessions qui agitent…
27 mai 2023   •  
Écrit par Manon Schaefle
Christopher Kulendran Thomas et Bahar Noorizadeh : deux visions de l'art politique
Christopher Kulendran Thomas, “Safe Zone” ©Andrea Rossetti.
Christopher Kulendran Thomas et Bahar Noorizadeh : deux visions de l’art politique
Stars d’une double exposition présentée jusqu’au 11 mai au FACT Liverpool, Christopher Kulendran Thomas et Bahar Noorizadeh partagent un…
09 avril 2025   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Explorez
Book club : "Grand Theft Auto" d'Angelo Careri
Book club : « Grand Theft Auto » d’Angelo Careri
Avant de s’imposer dans les musées, l’art numérique trouve sa source dans les bibliothèques. « Book Club » revient sur ces livres...
11 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
« Le Vertige » : qui sont les étudiants des Gobelins derrière le dernier film de Quentin Dupieux ?
“Le Vertige" © Quentin Dupieux
« Le Vertige » : qui sont les étudiants des Gobelins derrière le dernier film de Quentin Dupieux ?
Premier film d'animation de Quentin Dupieux, « Le Vertige » est aussi et surtout une œuvre collective née d'une rencontre improbable...
10 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
3 biennales d'art numérique à découvrir d'ici la fin de l'année
“Die For You” © Fvckrender
3 biennales d’art numérique à découvrir d’ici la fin de l’année
De Montréal au Sud de la France, trois biennales dédiées aux arts numériques s'apprêtent à marquer le second semestre 2026. Performances...
09 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Vhils, le street art à l'ère digitale
© Vhils
Vhils, le street art à l’ère digitale
Le Portugais Alexandre Farto, alias Vhils, a fait des murs sa matière première. Aujourd'hui, c'est le territoire lui-même qui l'incite à...
08 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Book club : "Grand Theft Auto" d'Angelo Careri
Book club : « Grand Theft Auto » d’Angelo Careri
Avant de s’imposer dans les musées, l’art numérique trouve sa source dans les bibliothèques. « Book Club » revient sur ces livres...
11 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
En studio avec Luna Mahoux : "Travailler avec des images pauvres me force à justifier chacun de mes choix"
Luna Mahoux © Binta Kopp
En studio avec Luna Mahoux : « Travailler avec des images pauvres me force à justifier chacun de mes choix »
À l’heure où l’écran haute résolution est devenu l’oracle de toute expérience visuelle, Luna Mahoux tourne le dos à cette...
10 juin 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
« Le Vertige » : qui sont les étudiants des Gobelins derrière le dernier film de Quentin Dupieux ?
“Le Vertige" © Quentin Dupieux
« Le Vertige » : qui sont les étudiants des Gobelins derrière le dernier film de Quentin Dupieux ?
Premier film d'animation de Quentin Dupieux, « Le Vertige » est aussi et surtout une œuvre collective née d'une rencontre improbable...
10 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
3 biennales d'art numérique à découvrir d'ici la fin de l'année
“Die For You” © Fvckrender
3 biennales d’art numérique à découvrir d’ici la fin de l’année
De Montréal au Sud de la France, trois biennales dédiées aux arts numériques s'apprêtent à marquer le second semestre 2026. Performances...
09 juin 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard