Projet de lecture en temps réel d’une partition musicale d’objets célestes pointés par un laser, la pièce audiovisuelle EXO a récemment trouvé sa première configuration live dans le cadre champêtre du domaine Saint-Joseph, à côté d’Aix-en-Provence. Une performance à haute portée, histoire de placer la cartographie des étoiles au firmament du champ perceptif des spectateurs.
Habituellement, l’imposant domaine Saint-Joseph de la campagne aixoise, ses grandes bâtisses et autres allées d’oliviers, est surtout propice aux toiles de son illustre résident historique, le peintre François Aubrun, dont on peut découvrir certaines des œuvres à travers un parcours balisé dans la vastitude du site. Mais force est de constater que l’art numérique s’invite aussi sur ces terres naturellement impressionnistes, à l’occasion de résidences et, comme c’est le cas en ce début juillet, de performances telles que EXO. Soit un projet de lecture en temps réel d’une partition musicale d’objets célestes (planètes, étoiles, exoplanètes, galaxies, trous noirs, supernovæ, pulsars) pointés par un laser jouant la tête de lecture géante.
Présentée pour la première fois à la Nuit Blanche et au festival Némo 2015, dans une configuration semi-automatisée diffusée depuis l’esplanade du Millénaire à Aubervilliers, EXO n’a cessé d’être affinée depuis dans un long processus de travail ayant conduit ses deux créatrices, l’artiste plasticienne Félicie d’Estienne d’Orves et la compositrice Julie Rousse, dans le désert d’Atacama chilien, puis au contact de scientifiques et d’astrophysiciens pour les aider dans leur tâche, avant une deuxième représentation, depuis le toit-terrasse de la Friche Belle de Mai à Marseille en 2018.

Une carte du ciel personnalisée
« L’esthétique du projet repose sur la perception en temps réel des objets présents dans le ciel le soir de la performance, explique Félicie d’Estienne d’Orves. Chaque son composé par Julie correspond à un objet céleste (étoile, galaxie, trou noir, supernova, etc.) dont on connaît les caractéristiques, la distance depuis la Terre et la position exacte. » Un pointilleux travail a donc été mené dès le départ pour lister les objets célestes à mettre en avant et créer leur cartographie sur mesure, relevant leur heure d’apparition, leur type et leur position dans le ciel pour chaque soirée – avec l’aide de Fabio Acero, astrophysicien au CEA. Idem pour composer les sons et les principes de spatialisation – la compositrice Julie Rousse ayant elle-même eu recours à une approche très scientifique, en collaboration avec le GMEM – CNCM de Marseille.
« Nous avons appliqué une échelle logarithmique pour calculer les durées de son, allant de quelques secondes à quelques minutes, en fonction de la distance à la Terre des objets célestes. »
Pour la performance du domaine Saint-Joseph, la configuration live s’avère être un point-clé qui a lui aussi requis de nouveaux apports techniques. Une nouvelle carte du ciel personnalisée, créée à partir du logiciel de cartographie céleste de référence, Stellarium, a été utilisée, en addition des logiciels Max/MSP et Iannix, un programme développé par Thierry Coduys et Guillaume Jacquemin en hommage à Iannis Xenakis. Le pilotage et le pointage du laser a également son incidence sur la performance. « Chaque performance s’adapte à la carte du ciel du jour, résume Félicie d’Estienne d’Orves. Nous choisissons une centaine d’objets qui seront pointés le temps de la performance, en fonction notamment de leur position dans le ciel, de leur distance et de leur type. La composition sonore se fait en adéquation avec l’aspect sculptural du laser et de la dynamique de ses lignes tracées dans le ciel. Il y a également un rythme lumineux et sonore, puisque la durée d’allumage des lasers et de diffusion du son dépend de la distance en année-lumière à laquelle se situe chaque objet pointé. Nous avons appliqué une échelle logarithmique pour calculer les durées de son, allant de quelques secondes à quelques minutes, en fonction de la distance à la Terre des objets célestes. »

Une performance en prise avec le lieu et les conditions météo
Le choix du site et la disposition des lieux pour la performance a également eu son importance « Dans un désir de se rapprocher des gens, nous avons eu envie pour cette performance de recréer un espace visuel et sonore intime et vibrant à la fois, comme nous l’avions vécu à Atacama dans la nuit du désert », précise Julie Rousse. On en a rapidement la confirmation en découvrant avant la tombée du jour, un site suffisamment éloigné de la ville pour échapper à la pollution nocturne citadine. Concrètement, un dispositif de petites enceintes encercle un parterre d’une centaine de transats sur un plateau herbeux dénudé et desséché par le soleil, sous le regard proéminent de la montagne Sainte-Victoire. Dans un tel décor, nul doute que la nuit soit propice à un long voyage en sons et lasers vers un espace sonique fantasmé – ce qui va être le cas pendant l’heure de performance.
« Notre approche est dans la filiation des impressionnistes qui cherchaient à saisir la lumière directement dans la nature. »
Le déroulé de cette « lecture en temps réel » alterne en effet une curieuse impression de force et de finesse. Par instants, les enchaînements de trait du laser bleuté sont fluides comme un ballet bien réglé. Celui-ci s’allonge, se rétracte, glisse sur le ciel nuit sombre comme un ver luisant. À d’autres moments, son faisceau est plus heurté. Il vacille, se fige puis disparaît, à travers le long cheminement d’années-lumières indiquées sur l’écran LED visible de tous. « Avec EXO, je travaille la lumière en temps réel, mais à l’échelle cosmique, glisse Félicie d’Estienne d’orves. Une approche dans la filiation des impressionnistes qui cherchaient à saisir la lumière directement dans la nature. Ici, on essaie de capter l’espace-temps, et de faire dialoguer l’horizon terrestre avec l’infini du ciel. »

Mariage du visuel et du sonore
Le son se fait lui aussi très disruptif. Souvent, il crépite derrière ses longs points d’orgue, ses fréquences grésillantes menaçantes, et ses pulsions de pulsars en gravitation. Parfois, il feule plus délicatement, dans le sillage des drones filantes qui donnent une chair auditive à la matière céleste pointée en suspension. Comme le dit Julie Rousse, « le geste n’est pas le même que lors d’une installation où les lancements sont mécanisés. Cette fois, il s’agit d’un lien humain entre le visuel et le sonore ».
Cela ne perturbe de toute façon pas les spectateurs, à qui un livret présentant les différents objets célestes et leur distance a été distribué en amont. Plus dérangeantes sans doute sont les conditions météo qui viennent renforcer le côté mouvant et aléatoire de la performance. La perception du laser change effectivement avec l’hydrométrie et les nuages, venant souligner la logique évolutive, mais aussi minimaliste d’un projet aussi subtil que contemplatif. Étant donné sa nature, EXO reste à l’évidence un projet perfectible. Et sa représentation ne demande justement dans ce prolongement que de continuer à s’étendre formellement, comme l’univers en expansion qu’il explore avec minutie.