Tour à tour satiriques, philosophiques ou critiques, ces deux artistes ont le mérite d’interroger le jeu vidéo comme miroir du monde politique. Mais qu’est-ce qui les relie ou les sépare d’un point de vue purement artistique ? Petite mise au point.
À travers Digitalympics et Playing Democracy 2.0, Florent Deloison et Ling Tan proposent, chacun à leur manière, un duel poétique et conceptuel : aux haies dystopiques s’oppose un Pong démocratique, aux doigts géants, un corps collectif. Entre création artistique et jeu vidéo, les deux artistes creusent les failles du monde contemporain. D’un côté, Florent Deloison invente un futur absurde où nos doigts sont devenus des êtres à part entière ; de l’autre, Ling Tan déploie un jeu interactif pour questionner les principes mêmes de la démocratie.
Deux propositions ludiques, si différentes à première vue, qui sont pourtant deux faces – l’une satirique, l’autre philosophique – d’une même pièce, d’un même malaise : celui d’un vivre-ensemble soumis à la technologie et aux règles que l’on choisit d’appliquer. Ou, au contraire, de trahir.
Réécrire les règles du jeu vidéo
Avec Digitalympics, Florent Deloison transforme nos doigts saturés de scroll en athlètes géants, au sein d’un univers dystopique où le joueur vit une course de 110 mètres haies à peine contrôlée, aussi drôle qu’inquiétante. Le but ? Pointer du doigt (littéralement) la dépendance à l’attention numérique, tout en mettant l’accent sur la mécanique implacable de l’économie de cette même attention. Ling Tan, elle, avec Playing Democracy 2.0, invite jusqu’à quatre participants à contrôler par un suivi 3D des raquettes de Pong grâce à leurs mouvements corporels. La particularité étant que chaque point marqué donne la possibilité de réécrire l’une des règles du jeu, incarnant les principes démocratiques : liberté, égalité, transparence, responsabilité…

Jouer pour revisiter le réel
Dans chacune de ces deux œuvres, le jeu n’est plus un simple divertissement. Au contraire, il se fait plateforme d’expérimentation politique. Alors que l’œuvre de Florent Deloison use de l’absurde et de la dystopie pour critiquer la culture de l’écran, les doigts géants incarnant une uchronie à la fois tendre et moqueuse où la course olympique devient une fable cartoonesque, celle de Ling Tang s’appuie sur la coopération, la trahison ou la refonte des règles pour répondre aux rêves et aux fractures d’un système démocratique.
Pour autant, force est de constater que les deux artistes n’optent pas pour la même approche. Le ton de l’artiste français est satirique, parfois parodique – dans le sens où Florent Deloison détourne la nostalgie des jeux d’arcade -, souvent critique – du doomscrolling, de notre aliénation aux écrans -, sans négliger toutefois l’aspect ludique d’un jeu vidéo qui aurait finalement pu être commercialisé par Nintendo. À l’inverse, Ling Tan, elle, adopte une posture résolument plus engagée et participative. Elle ne singe pas la démocratie, mais la rend tangible, manipulable. Chaque partie de Pong se transforme en un manifeste, chaque changement de règle devient un acte de citoyenneté. Alors, oui, le système peut s’effondrer, mais c’est précisément cette instabilité qui ouvre une réflexion sur de nouveaux paradigmes.