Festival des arts visuels et des « arts numériques » sans prétention, le rendez-vous toulousain Faites de L’Image assume sa logique alternative d’itinérance sur la métropole de la Ville Rose avec une 25ème édition anniversaire localisée dans un nouveau lieu inédit et singulier : le parc de la poudrerie sur l’Île du Ramier. L’occasion de redécouvrir la logique déambulatoire et partageuse d’un festival de sons, lumières et projections aux considérations foncièrement low-tech.
Sur l’Île du Ramier, îlot de verdure posé à la lisière de l’agglomération toulousaine où s’est installé le temps de sa 25ème édition la manifestation Faites De L’Image, l’esprit artisanal prédomine dans les propositions artistiques qui se succèdent de 18h à 2 heures du matin. Ici, au milieu d’un environnement boisé, un peu mystérieux et informel avec ses allées mal taillées ses bâtiments désaffectés et sa végétation rudérale intrusive, le visiteur déambule, s’arrête quelques instants avant de reprendre sa balade, louvoyant sur un terrain parsemé de performances et d’installations d’art visuel et sonore, qui se côtoient selon un plan de route bigarré.

Miroirs et mailloche
Côté dispositifs, le ton est ludique et participatif. Avec ses miroirs suspendus et taillés pour mélanger les visages des spectateurs qui se mirent en vis-à-vis, le Zèbrez-Vous de Christophe Jacquemart et Mass invite à l’idée de mélange des genres et du public. À deux pas, La Mailloche du collectif Archicool, s’inspire des joutes foraines avec sa masse venant frapper le curseur illuminant le motif d’un cœur surélevé pour envoyer ses ondes positives à la volée.
Des paysages inquiétants surgissent aussi, comme ce mystérieux clown répondant visiblement au nom d’Angsthropos qui invite derrière son jardinet grillagé à écouter ses bandes-son urbaines piochées dans différents quartiers toulousains tout en visionnant la restitution VHS de ces captations malingres à travers une carte trouée émettant des reflets hallucinogènes. Le psychédélisme se dévoile encore un peu plus loin vers les cours d’entrée, où la performance Inutero de Gaëlle Boucherit, Igor Huit et Marion Jouhanneau propose une relecture des jeux d’émulsion et d’articulation musicale (ici plus électronique) des sessions de live cinema du Joshua Light Show, qui se jouaient dans la fin des années 1960 au Fillmore de New York pour les shows de Jefferson Airplane et consorts.

Un festival aventureux et low-tech
Cette mixture tournoyante d’éléments artistiques diffus s’inscrit bien évidemment dans le sens de la diversité artistique qui a progressivement nourri l’histoire des Faites De L’Images. Festival de projection de court-métrage à l’origine, ce qu’il continue à être, l’événement s’est ensuite ouvert à la photo, puis aux concerts, et surtout aux ciné-concerts, tout en restant fidèle à une la logique du happening DIY prônée par le collectif-cerveau de Faites De L’Image, les Vidéophages.
« Les Vidéophages sont bien antérieurs à la Faites De L’Image, rappelle Jean-François Manneville, coprogrammateur et responsable de la communication de l’association. Initialement, il s’agissait d’un groupe d’amis qui organisait des rencontres informelles de projections de court-métrage. Chacun avait son propre vécu : diplômé de l’ENSAV (la grande école audiovisuelle toulousaine, ndr) ; documentariste ; accompagnateur d’étudiants du réseau toulousain ; créateur expérimental ; acteur social. Il y a une tradition à Toulouse de cette culture alternative, depuis le Collectif Mix’Art Myrys qui s’était fait connaître en occupant l’ancienne préfecture. L’idée des Vidéophages était d’organiser des projections de courts-métrages dans des lieux atypiques. Nous avons toujours un évènement mensuel, La Soirée Mensuelle, où on présente entre quatre et six courts-métrages en fonction de la durée et en présence des réalisateurs. Il faut toujours que ce soit le point de départ d’un échange avec le public. »
Inauguré en 2001, le festival Faites De L’Image est le grand raout en plein air de l’équipée ; lequel s’est progressivement élargi aux différents médiums de l’image et de la lumière, dans une approche low-tech qui demeure incontestablement une de ses marques de fabrique. « Ce n’est pas une contrainte que nous nous sommes données, tempère Jean-François Manneville. Elle s’est imposée car nous aimons travailler sur des petites formes, sans grand moyen, avec beaucoup de bénévolat, beaucoup d’entraide et de récup’. Les artistes locaux travaillent beaucoup comme ça également. Cette approche low-tech se retrouve donc aussi dans leurs matériaux usagers, recyclés. Aujourd’hui, cet ADN est devenu pour nous une qualité qui s’est institutionnalisée et qu’on doit valoriser. »

Un Boum ! festif
L’une des grandes caractéristiques des Faites De L’Image est son itinérance. « Les cartes sont rebattues chaque année, précise Jean-François Manneville. Et cette logique d’itinérance nous oblige à nous renouveler. C’est ce qui motive l’équipe autour du projet. On n’est pas sur une forme fixe où on arriverait avec un format préconçu, comme dans une galerie d’art, où on dirait au public en leur désignant les œuvres « débrouillez-vous avec ça ! » À la Faites De L’Image, tous les artistes sont présents car l’humain reste le moyen d’échange prioritaire »
Cette année, bienvenue au Parc de la Poudrerie et à son passé multi-séculaire de fabrique des poudres, un lien mémoriel qui résonne toujours dans Toulouse, jusque dans un passé douloureux plus récent. « L’histoire du lieu et son passé industriel nous ont obligés à être dans une attitude responsable et bienveillante qui nous remémore aussi l’explosion de l’usine AZF qui a justement eu lieu il y a 25 ans, la même année que notre première édition, poursuit Jean-François Manneville. C’est pour cela que nous l’avons sous-titrée “Quand Mon Cœur Fait Boum”. C’est comme un témoignage de quelque chose d’émotionnel et de sensoriel à la fois, qui fait écho autant à ce passé qu’à notre démarche visant à amener l’art dans des lieux atypiques à l’échelle de Toulouse. »

Des œuvres numériques sans œillères et des artistes associés
Après avoir tâté de l’installation théâtrale, Faites De L’Image s’est tourné vers les installations il y a quelques années. « Les installations sont bien entendu une excellente manière d’apporter une scénographie nouvelle, qui doit s’adapter au lieu, chaque année, note Jean-François Manneville en mentionnant les 120 candidatures reçues mi-janvier après appel à projet. Mais leur essor correspond aussi à une envie générale de beaucoup des fondateurs qui sont encore là, ainsi que des artistes associés ».Car si les Vidéophages et Faites De L’image sont comme une grande famille, les logiques professionnelles et artistiques qui collent à ces premiers cercles d’initiés se traduisent aussi par le désir d’explorer de nouveaux champs expressifs, eux aussi en friche car souvent en-dehors des activités habituelles de ces acteurs de l’image et de la lumière.
Gael Bonnefon est ainsi photographe pour des lieux culturels institutionnels toulousains comme Les Abattoirs. Archicool de La Mailloche est un véritable cabinet d’architectes. Clément Combes, qui présente avec Christophe Jacquemart le dispositif de squelettes interactifs passés au rayon X X-Bones Experience (et aussi la performance danse-écran Effleuve), est monteur vidéo. Un grand spécialiste des dispositifs lumières d’envergure, Stéphane Masson, Toulousain d’origine, s’insère également dans la distribution sans que son nom soit au générique, avec ses personnages animés de poisson rouge et d’éléphant volant diffusés depuis un cercle-écran au-dessus du porche d’entrée.

26 secondes sismiques
Parmi ces professionnels/artistes figure Lionel Bessières, qui travaille à l’année comme concepteur lumière à l’échelle urbaine, Quartier Lumière, un « bureau d’études et de maîtrise d’œuvre créé pour penser des éclairages d’aménagement urbain, de la mise en lumière de patrimoine, de la muséographie ». Avec son collaborateur au sein de son entreprise, Paul Peloux, il a conçu cette année pour le festival, le dispositif 26S, une « mesure » des battements de la terre prenant la forme d’une sphère symbolique, sur laquelle des projections vidéo viennent greffer des ondulations sismiques, rendues mouvantes par les composants gazeux et gélatineux qui tapissent la marche organique de l’ensemble.
« Le collectif L’Interrupteur est en quelque sorte un à-côté de l’entreprise, prolonge-t-il. Elle existe depuis 20 ans, et dès le début, j’ai accompagné les projets artistiques de Faites De L’Image. Ce festival est d’ailleurs une vraie soupape créative pour des professionnels comme nous. Dans nos projets professionnels, en lien avec des collectivités territoriales ou la métropole de Toulouse, il y a toujours une extrême rigueur dans ce que l’on fait. Là, on est plus sur une approche sans pression et sans prétention, avec une liberté de création qui est totale. C’est aussi très différent de ce que l’on peut trouver dans des manifestations comme la Fête des Lumières à Lyon, où j’avais fait un gros projet en 2007 ».

Les squelettes numériques de Christophe Jacquemart et Clément Combes
Membre fondateur des Vidéophages et de Faites De L’Image, Christophe Jacquemart, le documentariste formé à l’ENSAV mais autodidacte dans le domaine des arts visuels, témoigne de ce désir progressif d’aller vers les arts numériques sans verser dans le démonstratif avec son X-Bones Experience, dont il reconnaît avoir piqué l’idée à la scène d’Objectif Lune des Aventures de Tintin, où les Dupont et Dupond passent derrière un écran de rayon-X et dévoilent leur anatomie squelettique. « J’avais cette idée en tête et je cherchais quelqu’un qui avait les compétences en outils numériques pour modéliser le dispositif, raconte-t-il. J’ai trouvé Clément [Combes] et nous avons pu avancer. L’un des grands principes du festival est justement de pouvoir tester des choses, de les montrer sans avoir peur du qu‘en-dira-t-on. »
« Toulouse est une ville où il n’y a pas grand-chose au niveau de l’art numérique, complète Clément Combes. Par contre, il y a une vraie dimension alternative et cela participe à créer la dynamique d’expérimentation du festival ». Une expérimentation établie sur la durée, qui s’est restructurée progressivement ces dernières années. « Un peu avant les années 2020, nous avons monté le projet Ciné-Guinguette, avec l’idée d’aller montrer des court-métrages dans des petits villages autour de Toulouse, reprend au vol Christophe Jacquemart. Puis avec le COVID, on a dû annuler les projections et réfléchir davantage à ce côté installations. C’est là qu’on a imaginé le dispositif L’Aparté, un appartement présenté sous forme d’installation où on diffuse les courts-métrages sur des objets du quotidien, comme une girafe en image de synthèse sur une baignoire. C’est un peu incongru, mais c’est une installation qui tourne encore dans d’autres lieux culturels et qui a aidé à enrichir le festival plus qu’à le transformer. »
« Ici, on respire », concède Lionel Bessières, concédant avoir voulu faire cette année une pièce moins narrative et aussi peut-être moins anxiogène que son mannequin Tik Tak, qui sortait de terre dans l’édition 2025 armé d’un téléphone portable pour marteler l’aliénation des individus par la technologie des réseaux sociaux et des communications à outrance. « L’an dernier, on était sur une œuvre qui avait plus de sens au niveau sociétal, avec une forte scénarisation. Cette année, on voulait faire quelque chose de plus contemplatif. »

Continuer à aller vers de nouveaux lieux et de nouveaux publics
Alors quelle direction pour les prochaines éditions des Faites De L’Image ? « On sait déjà que l’année prochaine, on ira dans un autre lieu, annonce sans trop de surprise Jean-François Manneville. On a fait beaucoup de parcs et de jardins ces derniers années, avec les Jardins de L’Observatoire, puis le Bassin des Filtres, donc on a envie de revenir sur de l’urbain car c’est une autre difficulté d’éclairage, d’occupation de l’espace ». Aucune envie, en revanche, de tendre vers toujours plus de propositions, le cadre associatif et bénévole des Faites de l’Image ne résisterait de toute façon pas à une réelle professionnalisation du projet.
« Notre seule marge de manœuvre dépend de la qualité de la programmation, de l’implication des artistes et surtout de son aspect humain », spécifie Jean-François Manneville. Un axe qui sous-tend donc le renouvellement de ses idées par l’ingéniosité réactive de ses créateurs. « Si le festival survit, il ne pourra qu’être différent chaque année, car la réalité qui nous entoure, change et évolue chaque année, sur le plan politique, social ou environnemental, à l’échelle locale ou nationale. Le festival ne sera jamais qu’une réponse des artistes à l‘environnement qui nous entoure. » De la suite dans les idées certes, mais bricolée de préférence !