Annoncée il y a quelques jours, la fermeture du mythique studio Felix & Paul a suscité l’incompréhension chez les fans de réalité virtuelle. Retour sur les œuvres qui ont permis à l’entreprise montréalaise de s’imposer comme l’une des plus visionnaires ces douze dernières années.
Fin août, le studio montréalais Felix & Paul Studios a annoncé fermer boutique (lire notre newsletter éditoriale #84), congédiant tous ses employés et abandonnant ses nombreux projets en cours, y compris son exposition immersive à Las Vegas et ses travaux menés en collaboration avec la NASA. La fin d’une époque qui s’est faite sans bruit, sans même un mot des deux fondateurs, Félix Lajeunesse et Paul Raphaël, ni explication officielle. Alors, plutôt que de chercher à investiguer sur les réseaux les raisons d’une telle fin, on s’est posé une question : pourquoi ne pas célébrer ce qui subsiste ?
Strangers with Patrick Watson (2014)
Tout commence dans le loft montréalais du musicien et songwriter Patrick Watson, un jour d’hiver mordant. Coréalisé avec Chris Lavis et Maciek Szczerbowski, présenté à l’IDFA puis à Sundance en 2015, ce court métrage plonge si profondément le spectateur au cœur d’une session de piano intime que l’on a la sensation de sentir l’odeur du tabac se consumer dans le cendrier. Une expérience unique que le principal intéressé – Patrick Watson, donc – continue de voir comme une véritable « machine à souvenirs ».
Miyubi (2017)
Et si on troquait la place du spectateur contre celle… d’un robot-jouet japonais ? Coproduite avec Funny or Die (société créée par l’acteur Will Ferrell et le réalisateur Adam McKay), cette comédie de 40 minutes glisse le public dans la carcasse de Miyubi, cadeau fait à un petit garçon de l’Amérique suburbaine de 1982. Premier long format du studio, l’œuvre suit la lente obsolescence programmée du jouet à mesure que la famille se fissure, avec, en voix off, un certain Jeff Goldblum. On est alors en 2017, et la VR trouve ici une nouvelle raison d’être, non plus en tant que médium d’immersion, mais en tant que technologie capable d’attribuer au spectateur un corps, de lui offrir une fonction narrative.
Traveling While Black (2019)
Direction Washington D.C. et le mythique restaurant Ben’s Chili Bowl. Co-rééalisé par l’oscarisé Roger Ross Williams (Music by Prudence), Félix Lajeunesse, Paul Raphaël et Ayesha Nadarajah, ce documentaire de vingt minutes assoit les spectateurs à une table où défilent des décennies de restrictions de mouvement imposées aux Afro-Américains, du Green Book aux violences policières contemporaines. Une expérience bouleversante qui trouve son point d’orgue dans le témoignage poignant de la mère de Tamir Rice, garçon de 12 ans abattu par la police de Cleveland en 2014 et devenu depuis un véritable symbole.
Marshall From Detroit (2019)
Une limousine file dans la nuit de Detroit. À l’intérieur ? Le rappeur Eminem, qui se livre dans un entretien sans pareil au journaliste Sway Calloway, lors d’une virée nocturne à travers sa ville natale. Présentée à Sundance 2019, l’expérience réalisée par Caleb Slain aux côtés du studio canadien nous fait découvrir Marshall Mathers et sa Motor City comme on ne les avait jamais vus. En totale immersion, donc.
Space Explorers: The Infinite (2021)
Impossible de clore ce tour d’horizon sans évoquer ce que beaucoup considèrent encore comme le geste le plus ambitieux du studio ! Née en 2021 d’une co-entreprise avec le Studio PHI, lui aussi basé à Montréal, Space Explorers: The Infinite prolonge la série Space Explorers: The ISS Experience (Emmy 2021) en embarquant jusqu’à 150 visiteurs simultanément à bord de la Station spatiale internationale (ISS). On passait ainsi du simple documentaire – Felix & Paul avait ici filmé de véritables astronautes à bord de l’ISS avec une caméra 360 – au free-roaming VR, un anglicisme visant à évoquer ces projets où le spectateur déclenche lui-même de nouvelles séquences du documentaire. Et si on tenait là la première expérience interactive et collective à grande échelle au monde autour de l’exploration spatiale ?