Redevables aux grands principes qui régissent la culture hacker, les différentes œuvres présentées jusqu’au 19 août par le Centre Wallonie-Bruxelles témoignent d’une approche résolument geek et DIY de la matière sonore. Explorée ici de façon à dérégler le bruit pour mieux faire résonner le vivant.

Maryia Kamarova – Krajïna
Comment représenter un écosystème sonore fragile ? Peut-on seulement s’appuyer sur des sons pour faire écho à un paysage naturel instable ? À ces deux questions, Maryia Kamarova répond par l’affirmative avec Krajïna, une installation imaginée à partir de matériaux trouvés sur la côté nord du Portugal, rehaussée à sa base par l’apport d’appareils électroniques analogiques et de sculptures sonores motorisées. L’occasion pour l’artiste biélorusse, aujourd’hui installée à Bruxelles, d’allier dans un même geste deux de ses préoccupations : la réutilisation de technologies dites obsolètes, et l’exploration d’un monde non humain. Au passage, on y voit aussi un écho aux archives sonores d’œuvres de Land Art des décennies 1960-1970, compilées quelques mètres plus loin par l’artiste-chercheuse Mirja Busch.

Kinda Hassan – Autonomics : ektara-extended solo
Ce qu’on voit ? Un automate sonore performatif – l’ektara-extended évoqué dans le titre -, plusieurs types de microphones, un système de frein de vélo relié à un moteur et une éponge métallique chargée de frotter contre un résonateur en bois. Ce qu’on entend ? Une atmosphère liminale, presque immersive, qui s’inscrit dans une longue histoire des recherches en électroacoustique et qui se concentre avant tout sur les nuances, les résonances, tous ces sons organiques, mouvants, terriblement expressifs, qui invitent à une écoute active. Avec, en guise de récompense, la certitude d’entendre ici toutes les potentialités d’un instrument, et donc une large palette d’émotions.
C’est évidemment très nerd, parfois même un poil trop abstrait, mais c’est aussi et surtout l’opportunité de se frotter à la philosophie du sound art, articulé ici autour d’une approche ludique et environnementale.

Julien Poidevin – Terraforma
Un monde en suspension : voilà ce que semble vouloir incarner ici l’artiste intermédia, soucieux de jouer avec l’imaginaire, de flirter avec les interstices du non ordinaire, d’évoquer les mouvements presque imperceptibles de la croûte terrestre. Sous-tendue par diverses réflexions, à la fois et géologiques et oniriques, cette démarche s’incarne sous la forme d’un disque de verre relié à un moteur de boule à facettes, tandis qu’un haut-parleur projette un flux sonore sur la surface en rotation. Évidemment, l’installation est un fantasme – celle d’un territoire en devenir. Évidemment, elle se joue de ce qui émerge et de ce qui disparaît. Évidemment, elle se reçoit comme une expérience d’écoute spatiale, qui embrasse les irrégularités du son autant qu’elle flirte avec une certaine idée du sensible.
Felix Luque Sánchez – LF Sound System
Il y a quelque chose de profondément malin à nommer ainsi une installation pensée pour jouer avec les vibrations – dans la culture des musiques électroniques, le sound system n’est-il pas le symbole d’un son physique, qui se ressent autant qu’il s’écoute ? Sauf que plutôt d’envahir l’espace avec d’énormes basses censées mettre les corps en transe, Felix Luque Sánchez préfère ici triturer les basses fréquences, difficilement décelables par l’oreille humaine, mais suffisamment puissantes pour transformer l’espace d’exposition, accentuer l’idée d’une relation possible, physique et poétique, avec le son. D’où, probablement, le recours à ce miroir, dont la surface se trouble et se déforme peu à peu, rendant la présence du spectateur hautement instable.

Alan Affichard – Latent State Forces
Des prises de son sur différents sites miniers aux quatre coins de l’Europe, une réflexion sur la manière dont l’extraction du charbon a pu influencer l’histoire de l’écoute – notamment via l’invention du microphone à charbon autour de 1870 -, des enregistrements d’éléments géologiques, humains ou électromagnétiques… Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Alan Affichard a mené pour cette installation un vrai travail d’archiviste, curieux d’être au plus près de la révolution industrielle mais aussi de récupérer les objets de cette époque (enceintes, porte-voix, reliques minières et instruments de fanfare) pour former un acousomium chargé de capturer et diffuser la moindre de leurs expressions sonores. Ou comment remettre la Terre au centre de pratiques artisanales et low-tech sans jamais se détourer de l’émotion ou du sensoriel.
- Festival ((((INTERFERENCE_S)))), jusqu’au 19.08, Centre Wallonie-Bruxelles, Paris.