Co-imaginé par Fisheye, le Festival NOÛS déploie une exposition d’œuvres numériques dialoguant avec les riches fonds de la Bibliothèque nationale de France. Une manière singulière de révéler l’étendue de cette mémoire enfouie, allant bien au-delà des données complexes souvent associées aux imageries de l’IA.
Livres, manuscrits, gravures, estampes, photos, cartes et documents divers, les fonds de la Bibliothèque de France sont immenses (plus de 11 millions de documents) et sont notamment recensés dans Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Dans ce gigantesque réservoir du savoir, la majorité des images ne sont pourtant ni encore identifiées, ni accessibles. Un manque en train d’être comblé par les équipes de la BnF, qui ont justement décidé d’utiliser l’intelligence artificielle à grande échelle pour faciliter la mise à disponibilité au public de ce patrimoine insoupçonné.
Mettre en valeur ce fonds avec l’outil IA : c’est précisément dans cette perspective que le Festival NOÛS, créé en partenariat avec Fisheye, a été mis sur pied, dans l’idée de proposer un large éventail des principes créatifs aujourd’hui portés dans les domaines de la culture par l’intelligence artificielle. Hormis le duo Kimchi & Chips – dont le Unread Characters Series 2 puise toutefois sa matérialisation lenticulaire dans la retranscription d’un poème coréen, écrit à la main puis revisité par un processus d’apprentissage automatique -, la grande majorité des artistes présents ont fait de la base documentaire de la BnF la matière propice aux œuvres spécifiquement conçues pour l’occasion.

Des vanités, des sirènes et des bas-reliefs
« Le festival NOÛS est une manière de relier l’art, l’IA et le patrimoine », résume Roei Amit, directeur délégué de BnF-Partenariats, soucieux de rendre « accessible le fonds de la BnF » à tous ces artistes invités à « explorer cet héritage, dans des moments de réflexion et de beauté ». Dans Le Chant Des Sirènes, Justine Emard compose ainsi une expérience cinématographique circulaire et autonome en transformant par le biais de modèles d’apprentissage automatique (LLM multimodaux), des images de sirènes se faisant et se défaisant en mode transfiguré.
Dans Céphéide mark III : Vanité, Mikkael Doczekalski, alias Graphset, prélève dans les collections de la BnF des détails de vanité picturale (crâne, fleurs, sabliers) pour les traduire sous forme d’images éphémères, dont le graphisme technologique plus moderne se dévoile grâce à la lumière projetée, aux supports phosphorescents… et à certaines références visuelles anachroniques – comme ce smiley acid-house glissé dans le décor. Avec De Curis Mulierum : Marguerite, Catherine, et Claudine, Audrey Large compense quant à elle le vide des archives en matière de savoir médical sur le corps des femmes entre le XIe et le XVIIe siècle dans des bas-reliefs en plâtre gravés d’extraits textuels et d’interprétations picturales. Comme quoi, le recours à l’IA n’a parfois rien d’artificiel.

Des sources originales…et une matérialisation qui l’est tout autant !
La nature insolite du résultat artistique procède le plus souvent ici de sa confrontation avec l’originalité des sources convoquées. La pièce Ice Memory Thread du studio Retinaa et de l’artiste textile Alexandra Mocanu, par exemple, utilise les collections cartographiques de la BnF, notamment les géodonnées de l’Office fédéral de topographie suisse, afin d’obtenir une représentation abstraite du territoire, incarnée par une forme brodée en encre UV sérigraphiée. Habilement, le point de broderie rappelle ainsi la forme imparfaite du pixel tout en prenant complètement à rebours l’esthétique de l’image numérique.
Dans Pharmakon de Sabrina Ratté, c’est un herbier dont on tourne les pages directement sur l’exemplaire posé sur un pupitre qui prend vie à l’écran. Sa lente métamorphose, rendue quasi-psychédélique par la grâce de l’IA et par la bénédiction d’une expérience d’installation interactive hypnotique, tend à la démonstration immersive.
Au-delà du fonds documentaire stricto sensu, la réalité sociologique et contemporaine des publics de la BnF frappe aussi au portillon de l’expo. Concrètement, le Anatomy of Motion de Tobias Gremmler prend ici la forme d’une sculpture imprimée en 3D à échelle réelle qui matérialise la mémoire des gestes d’une danseuse urbaine dont les mouvements captés sur le parvis extérieur sont restitués dans une boucle vidéo.

La fresque IA organique d’Obvious
Au fur et à mesure des œuvres, on comprend ainsi que le vivant n’est jamais très loin quand on évoque l’intelligence artificielle. Preuve en est, la dernière installation, I am the order implicit, rassemble des résonances technologiques et des expressions organiques dans des épreuves dessinées florales, que le collectif de chercheurs Obvious présente sous la forme d’une grande fresque murale. Générés avec l’aide de l’IA, imprimés et encadrés sur fonds en aquapaper, et enfin alignés le long d’un couloir de cent mètres, ces dessins s’appuient sur un algorithme génératif entraîné sur les collections de la BnF et suivent à l’arrivée des proportions biologiques réalistes pour représenter des espèces végétales totalement fictives.

Une esthétique à mi-chemin entre le dessin scientifique, l’illustration naturaliste et la bio-poésie, qui rapproche au final les principes de « ressources » intellectuelles du fonds de la BnF des « ressources » naturelles qui nous entourent. Au passage, ces œuvres prouvent que les réponses spéculatives liées aux enjeux de l’IA peuvent aussi se traduire par de nouveaux paradigmes écologiques, interrogeant la manière dont le temps transforme les constructions en évidences biologiques. Une manière, peut-être, de préfigurer la nature vitale de l’IA dans les sociétés humaines, environnementales et créatives de demain.
- Festival NOÛS, jusqu’au 19.04, BnF, Paris.