Festival Scopitone : les prophéties (envolées) du numérique

23 juillet 2025   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Festival Scopitone : les prophéties (envolées) du numérique
“The Sanctuary of Dreams” © Pierre-Christophe Gam

Pour sa nouvelle édition, prévue du 17 au 21 septembre prochains, le festival nantais explore la notion de prophétie et le désir, profondément humain, d’anticipation. 

Du 17 au 21 septembre prochain, le Festival Scopitone revient à Stereolux de Nantes pour une 23ème édition placée sous le signe de l’anticipation. L’occasion pour les organisateurs de l’événement de poser une question : « quels sens la prophétie revêt-elle dans nos sociétés contemporaines ? ». Car oui, depuis les augures, oracles et autres pratiques divinatoires, les algorithmes se sont invités dans le processus de prédiction. À travers les œuvres d’une quinzaine d’artistes internationaux, l’exposition principale Prophéties croise les mythologies anciennes et les présages numériques, qu’ils soient optimistes ou, au contraire, dystopiques. Une découverte en trois actes.

Installation dans le noir complet d'un bureau rose aux formes futuristes.
Tarötmatön, 2024 ©Räf & Clö 

Techniques divinatoires

Si il n’utilise pas de boule de cristal, le monde numérique s’appuie sur des procédés ancestraux afin de proposer des visions du futur, où l’intelligence des machines épouse les rites anciens, et où les données deviennent présages. Déployé dans les Halles 1 & 2, le premier chapitre de Prophéties, baptisé « Techniques divinatoires » présente une technologie chamanique, des écrans murmurant des incantations invisibles et des interfaces remplaçant les grimoires d’antan.

Alors que le Tarötmatön de Räf & Clö tire les cartes d’un tarot numérique où chaque arcane révèle un fragment d’avenir, Alice Bucknell réinvente la prophétie sous forme d’une application immobilière astrologique dans Align Properties. Quand Pierre-Christophe Gam s’inspire des traditions d’Afrique de l’Ouest dans The Sanctuary of Dreams pour mettre en scène un rituel onirique au cœur du métavers, les cartes Hexen 2.0 et Hexen 5.0 de Suzanne Treister donnent à lire un monde de savoirs occultes, de cybernétique et de politique dans une cartomancie engagée, entre science et ésotérisme. L’idée sous-jacente ? Penser une planète en crise. Ou, du moins, en pleine mutation.

Des spectateurs dans un musée face à de longs manuscrits accrochés et suspendus.
Véronique Béland & Julie Hétu, L’archéosténographe, 2025 ©Quentin Chevrier

Divination algorithmique

Pour sa deuxième étape, l’exposition nous invite à partir à la rencontre d’algorithmes-prophètes qui ne jettent ni os ni runes, mais lisent nos données pour tenter de prédire – le prétendre, tout du moins. Dans The Confessional and AI Ego, le duo mots imagine un sanctuaire noir, une boîte mystique où la caméra confesse, où l’intelligence artificielle juge. Ce qui se dit, ce qui se tait, tout est scruté : nos biais deviennent des augures, et la machine, oracle froid, reflète nos âmes dans une vérité sans fard.

Avec Qui est là ?, Albertine Meunier convoque quant à elle une présence en transformant le clavier en une planche spirite, tandis que Véronique Béland et Julie Hétu mettent en scène une IA entraînée à inventer des mythes sur le futur de l’humanité dans L’archéosténographe. Ce faisant, elles posent une question : doit-on forcément croire ce que la machine raconte ? Pas d’après Tega Brain et Sam Lavigne qui, avec Synthetic Messenger, font de l’oracle un saboteur, détournant intentionnellement les logiques économiques d’Internet pour valoriser l’attention portée au changement climatique à travers des bots. 

Installation robotique reproduisant l'imagerie guerrière.
Automatique WAR, 2018 ©Alain Josseau

Échos du futur

Conclusion de ce parcours prophétique, cette dernière partie invite les artistes à composer une archéologie du lendemain, avec ses doutes et ses angoisses. Serons-nous esclaves du monde numérique où vivrons-nous, au contraire, en pleine harmonie avec la technologie ?  Pas si l’on en croit Thomas Garnier qui, avec Augure, cache les contours des data centers et entrepôts qui nous observent, comme des monstres prêts à nous engloutir, derrière des paysages néo-classiques. Dans Taotie, il fait danser silhouettes et robots dans un théâtre d’ombre revisité, un entrepôt sans présence humaine, une structure sans vie qui interroge les nouvelles dynamiques de travail. Et, plus largement, du temps. De son côté, Alain Josseau donne vie à Automatique WAR, une installation qui construit un faux journal télé sur la robotisation et la guerre, quand WAR & UAV Factory propose une métaphore du cycle militaro-industriel et de la guerre moderne où tout devient automatisé, mêle la peur.

Plus optimistes, Gwenola Wagon & Pierre Cassou-Nogues reviennent sur les incendies de 2022 qui ont ravagé la forêt des Landes et célèbrent la capacité de l’IA à raconter l’histoire du paysage brûlé (tout en critiquant le côté divertissement de cette nouvelle manière d’archiver). Enfin, à travers la conférence Misunderstandings, Rocio Berenguer retrace l’obsession humaine pour la prédiction du futur, et interroge : « comment les technologies oraculaires redessinent-elles notre manière de ressentir le monde ? ». D’ores et déjà, la conclusion idéale d’une édition ô combien prometteuse.

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