Rencontrée à l’occasion du Festival de Film de la Villa Médicis, Gala Hernández López raconte la création de +10K, un court-métrage de non-fiction où elle suit le quotidien d’un jeune espagnol rêvant de vivre la grande vie à Miami. Affable, elle en profite également pour divaguer au sujet de l’IA, de la « fraude NFT » et du flou inhérent à la dualité réel/virtuel.
La veille de notre rencontre, lors de la présentation de +10K au Festival de Film de la Villa Médicis, tu disais que tu t’étais engagée dans le cinéma pour suivre l’exemple de ton père. Réaliser a toujours été une évidence ?
Gala Hernández López : Ma mère est écrivaine, mon père cinéphile, et c’est vrai que je crois beaucoup aux désirs mimétiques tels qu’ils ont été théorisés par René Girard. À 11 ans, je passais déjà beaucoup de temps à regarder des films avec mon père, en rentrant de l’école. Beaucoup de western, de Hitchcock, de classiques du cinéma américain. À 12 ans, j’ai donc très naturellement annoncé à mes parents que je voulais être réalisatrice. Sans doute par amour envers mon père, probablement pour qu’il soit fier. J’avais repéré la meilleure école de cinéma en Espagne, et c’est précisément celle-ci que j’ai fini par rejoindre quelques années plus tard (École Nationale Supérieure en Cinéma et Médias Audiovisuels ESCAC, à Barcelone, spécialité « Direction de fiction »). J’ai malgré tout été déçue par l’expérience, au point de m’être tournée peu à peu vers la recherche.
Est-ce à dire que tes travaux croisent à la fois ta pratique d’artiste-cinéaste et ton activité de chercheuse ?
Gala Hernández López : Tout vient se nourrir, c’est certain. Cela dit, j’ai choisi de ne pas terminer ma thèse à Paris 8 (« La capture d’écran en tant que médium à l’ère post-internet ») et je m’éloigne toujours plus de la recherche, notamment son versant universitaire – un milieu qui me semble extrêmement compétitif, dur et peu gratifiant. Le point positif, c’est que ça m’a appris à penser les sujets que j’essaye d’explorer dans mes films, d’amener une profondeur et une méthode afin d’être la plus juste possible lorsque j’aborde des sujets que je ne maîtrise potentiellement pas, n’étant ni économiste, ni sociologue.

Récemment, des étudiants me disaient être encouragés par certaines écoles d’art à se considérer moins comme des artistes que comme des chercheurs. Paraîtrait cela incite certains à « faire n’importe quoi » sous couvert d’être dans la recherche. Partages-tu cette analyse ?
Gala Hernández López : Théoriquement, je trouve le concept d’artiste-chercheuse génial, dans le sens où il fait écho aux idées de la Renaissance, à cette volonté de faire dialoguer les disciplines et de cultiver l’interdisciplinarité. Le problème, c’est que la temporalité du cinéma ne s’accorde pas avec celle de la recherche, et que le monde universitaire impose certaines contraintes dans la manière de produire de la pensée – en gros, il faut nécessairement se revendiquer d’une littérature pour justifier un discours, ne serait-ce que pour qu’il ne soit pas de l’ordre de l’opinion. C’est génial de s’appuyer sur une bibliographie, je ne veux surtout pas critiquer ça, mais pour une pratique artistique, ça crée une limite. Potentiellement, ça donne également des films sans âme.

Contrairement à La Méécanique des fluides, réalisé avec 13 000 euros, +10K bénéficie d’un budget nettement plus conséquent. Est-ce qu’il t’a fallu davantage justifier tes choix auprès des producteurs ?
Gala Hernández López : Le budget a surtout permis de tourner en 16mm, à la pellicule. La contrainte était donc de ne pas faire plus de trois prises par plan, mais je n’ai en aucun cas été limité artistiquement. Avec le recul, j’aurais simplement aimé en savoir plus sur la répartition du budget. Par exemple, un plan avec un drone, pour lequel il fallait bloquer une intersection, coûtait 3 000 euros. Or, cette scène ne figure même pas au montage final. Peut-être que j’aurais investi l’argent ailleurs si j’avais su… Pour le reste, ce qui limitait la créativité, c’était plutôt le réel. Je ne voulais pas faire dire à Pol, le personnage principal, des choses que j’espérais entendre. À plusieurs reprises, j’ai dû réorienter le film en fonction de lui, de son discours, de son appartement.
« Ce qui limitait la créativité, c’était plutôt le réel. Je ne voulais pas faire dire à Pol des choses que j’espérais entendre. »
Cela signifie-t-il que tu as dû lutter contre ton instinct et tes envies pour rester au plus près du réel ?
Gala Hernández López : Mon obsession était que Pol aime le film. Toutes mes décisions étaient guidées par ça : est-ce qu’il va aimer ? Est-ce qu’il peut se sentir attaqué, jugé ou méprisé ? Il fallait le protéger, et ne surtout pas lui faire dire ou faire des choses avec lesquelles il n’aurait pas été à l’aise. Pour cela, on a fait beaucoup d’entretiens ensemble, où je lui posais plein de questions, sur sa famille, la politique, ses envies, etc. Je voulais comprendre sa personnalité et sa subjectivité pour écrire le film. Ensuite, on a fait une première lecture du scénario ensemble, tout en lui rappelant après chaque séquence qu’il ne fallait pas se forcer. On n’a pas les mêmes opinions, on ne fait pas partie du même monde, mais Pol s’est senti écouté, vu et entendu.

Dans le film, on voit Pol assister à des événements de développement personnel, suivre des coachs en ligne et investir dans les cryptomonnaies. Qu’est-ce qui t’a intéressé chez lui ?
Gala Hernández López : L’idée de +10K est née d’un article lu dans El País, au titre accrocheur : La crypto secte a kidnappé nos enfants. En lisant l’article, j’ai compris que les jeunes comme Pol sont le symptôme d’un dysfonctionnement du système depuis la crise économique de 2008. Je voulais savoir quel était leur rapport aux institutions, à l’école, au travail. Au fond, ce que Pol cherche vraiment, ce ne sont pas les 10k mensuels, c’est de la reconnaissance, le sentiment d’exister au sein d’une communauté. Il veut exister au sein d’un système qui lui a refusé une vie basique et qui l’a fortement encouragé à développer un rapport fétichiste à l’argent.

Dans une des scènes, on voit l’équipe du film utiliser l’IA. As-tu toi aussi fait appel à cette technologie lors du processus de création ?
Gala Hernández López : Je l’ai surtout utilisé pour générer des images au moment de monter le dossier de financement, dans l’idée de créer un moodboard rapidement, de proposer une vision concrète de ce que j’avais en tête aux financeurs. Suite à un workshop à Berlin, « Écrire avec l’IA », auquel j’ai pu assister récemment, j’ai également compris que l’IA était finalement plus forte pour analyser un texte que pour en produire un de A à Z. Je lui ai fourni un scénario, avec différentes infos, comme la description des personnages, puis j’ai créé un prompt assez complexe afin d’obtenir quatorze pages d’analyse.
Ça a mis en avant les éléments qui n’étaient pas bien exploités, le problème autour de l’arc narratif de certains personnages, tout en proposant des solutions assez intéressantes sur l’amélioration possible de certains passages. Je ne sais pas ce que valent réellement ces propositions, mais l’analyse autour des potentielles failles de ton travail est assez instructive.
« J’ai compris que l’IA était finalement plus forte pour analyser un texte que pour en produire un de A à Z. »
J’aurais juré que la dernière scène de +10K avait été réalisée à l’aide de l’IA…
Gala Hernández López : C’est vrai que la dernière scène, qui intervient après le générique, s’appuie sur des images de Miami générées par intelligence artificielle. Elles ont été faites par Taller Estampa, un collectif d’artistes de Barcelone, dont on a pu voir certaines œuvres lors de l’exposition Le monde selon l’IA au Jeu de Paume. Ils travaillent l’IA de manière critique, de façon à la penser différemment, et je souhaitais collaborer avec eux depuis longtemps. Pour l’occasion, ils ont trouvé des photos de maison ou autres chopées sur Shutterstock ou Getty, ils les ont montrées à Pol, puis ont généré celles qu’il préférait dans une nouvelle série d’images. L’idée rejoint cette séquence du film où on voit l’équipe travailler, avec le fond vert, et souligne cette volonté de briser le 4e mur.

Dans ton travail, il y a quoiqu’il arrive la volonté de disséquer les effets du virtuel, non ?
Gala Hernández López : « Virtuel » est un terme que j’essaye de ne plus employer, et que je trouve trop souvent mis en antagonisme avec le mot « réel ». Ce qui me semble totalement absurde, dans le sens où ça crée une fausse impression d’immatérialité, d’un monde qui flotterait dans un nuage et qui aurait d’office moins d’importance que ce qui se joue dans le monde physique. La vérité, c’est que l’on ne peut plus différencier ces deux notions, elles sont imbriquées de façon tellement complexe…
Charlie Kirk, par exemple, a tout de même été tué par un type de 22 ans qui avait laissé sur les balles des messages faisant référence aux jeux vidéo ou aux mèmes. Ce qui m’intéresse, c’est donc de comprendre l’impact des technologies numériques sur nos subjectivités, nos identités, notre manière de vivre ensemble. Pol, par exemple, s’est beaucoup construit en fonction de ce qu’il a pu voir sur Internet. Dès la première scène, il se présente d’ailleurs sous son pseudo Insta.
« Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre l’impact des technologies numériques sur nos subjectivités, nos identités, notre manière de vivre ensemble. »

Dans le film, Pol porte un t-shirt « In crypto we trust ». À un moment donné, as-tu cru toi aussi à la révolution NFT ?
Gala Hernández López : Disons que je m’inscris dans l’école de Hito Steyerl, un de mes modèles artistiques avec Chantal Akerman, qui a très tôt clashé les NFTs, qu’elle accusait de vouloir réintroduire des principes contre lesquels s’était justement érigé l’art numérique, comme d’imposer artificiellement une unicité et un principe de propriété sur des objets qui sont par définition copiables et reproductibles.
Dernièrement, j’ai d’ailleurs vu passer un livre nommé Cryptocommunisme, de Mark Alizart, mais ça ne tient pas. Les NFTs, ce sont tout de même des technologies très idéologiques, propres au capitalisme, qui n’ont aucune neutralité et qui participent à la spéculation et à la financiarisation du monde de l’art. Moi, j’aurais plutôt tendance à avoir une vision romantique de la pratique artistique, et tout l’enjeu à l’heure actuelle est précisément de donner du sens à mes créations dans un monde en délitement.