Galerie d’art : le « white cube » a-t-il toujours du sens ?

Galerie d'art : le « white cube » a-t-il toujours du sens ?
Annelise Stern devant le travail de Fatimah Hossain, qu'elle a exposé

Depuis le COVID, les galeries traditionnelles semblent être désertées, au profit de modèles plus innovants, digitaux ou transversaux. Un phénomène qu’embrasse Annelise Stern, qui a récemment fermé son espace physique Art Girls, pour se réinventer. Alors, on lui a posé la question : à l’aube de 2026, le « white cube » a-t-il toujours du sens ?

« Art Girls est définitivement fermé aujourd’hui. La décision n’a rien d’émotionnel, ni d’un “ras-le-bol”. C’est une décision rationnelle, ancrée dans la réalité du marché et dans ma propre façon de travailler. Je ne crois plus au modèle de la galerie physique. » Ouverte en 2024, avenue de Sceaux, à Versailles, la galerie spécialisée dans la mise en lumière d’artistes féminines souffre d’une tendance générale : la galerie d’art ne séduit plus.

« Plus je lis les rapports du secteur, plus une évidence s’impose : on n’est pas en train de traverser une crise, mais un basculement structurel », se désole Annelise Stern, qui n’hésite pas à nous rappeler les chiffres : « D’après le dernier rapport Art Basel/UBS, 47 % des galeries ont perdu de l’argent sur leur dernière foire. Le marché ralentit violemment : -12 % de ventes mondiales, œuvres ultra-haut de gamme en chute libre, contemporains post-2000 qui perdent jusqu’à 27 % de leur valeur… Les nouveaux collectionneurs achètent autrement : en ligne, via le réseau, via des plateformes. Moins via des galeries. Le business model du white cube n’est pas en crise : il agonise. Du moins, dans l’art ultra-contemporain. » Voilà qui est clair.

Visage flouté d'une femme asiatique fumant une cigarette.
Young woman listening to the radio in the hotel room, NFC Summit Lisbon, 2024 © Sasha Katz

Un secteur en perte de vitesse

La spécialiste n’a pas tort : si l’on s’en tient au baromètre publié par le Comité professionnel des galeries d’art en juillet dernier, le secteur souffre. Sur le premier semestre 2025, une dizaine d’espaces ont déclaré être en cours de fermeture, voire même en procédure de liquidation judiciaire. Il faut dire que les résultats ne sont pas bons, comme le rappelle Magda Danysz, présidente déléguée du CPGA, interrogée par le Quotidien de l’Art : « On a souvent tendance à parler de records mais il ne faut pas oublier que 25 % des galeries ont un chiffre d’affaires annuel inférieur à 150 000 euros et 27 % sont dans la fourchette de 150 000 à 500 000 euros. Plus de 90 % des œuvres vendues le sont à moins de 50 000 euros et 50 % sont sous la barre des 5 000 euros. »

Résultat ? Quand on demande aux galeristes de dresser un état des lieux de leur secteur, 85 % d’entre eux expriment leur pessimisme quant à la santé économique de leur activité, toujours d’après le Quotidien de l’Art. C’est également le cas d’Annelise Stern : « J’ai défendu ce modèle, j’y ai mis de l’argent, du temps, beaucoup d’amour et quelques nuits blanches. Mais une galerie indépendante ne peut plus survivre dans le marché actuel sans se réinventer structurellement ». Le ton, à l’évidence, est à la désolation. 

AnneliseStern
« On n’est pas en train de traverser une crise, mais un basculement structurel. »
Une galerie aux murs blancs parsemés par quatre peintures.
Après 30 ans d’activité, le galeriste Philippe Valentin a définitivement fermé son espace du Marais

À l’aube de la rentrée, la galeriste a donc pris une grande décision : fermer son lieu. « Le lieu physique, autrefois au cœur du dispositif, devient aujourd’hui un outil de communication plus qu’un outil de vente. L’immense majorité des transactions importantes se fait ailleurs : en foires, en ligne, en réseaux directs. Maintenir une adresse coûte cher, mobilise des ressources considérables, et profite surtout aux structures déjà puissantes. » 

Difficile de survivre dans un contexte pareil. En 2024, le chiffre d’affaires global des galeries françaises a baissé d’environ 6 %, tandis que les coûts de participation aux foires, lui, s’envolent. Dans un article du Monde, on apprend par exemple que la galeriste Tim Blum a dépensé 450 000 dollars, entre transport, coût du stand et hébergement, pour participer à la Foire de Bâle. Pourtant, 85 % de ses ventes avaient été conclues en amont, grâce à l’envoi de JPEG. Continuer de se présenter dans ces espaces vaut-il vraiment le coup ? Annelise Stern est sans appel : « Le white cube reste un symbole, mais ce n’est plus un modèle viable pour une structure indépendante qui veut innover et répondre aux usages contemporains. »

AnneliseStern
« Le lieu physique, autrefois cœur du dispositif, devient aujourd’hui un outil de communication plus qu’un outil de vente. »
Foire Art Basel au Grand Palais, à Paris.
© Art Basel

Se réinventer ou mourir 

Pas le choix pour la jeune femme : pour continuer à vivre de sa passion, elle doit changer de cap. « Art Girls ne subsiste plus en tant que galerie : le projet est fermé, assumé, terminé. Je me suis lancée en tant qu’agent indépendant, même si les artistes me disent régulièrement que je suis davantage un manager qu’un agent. Je suis devenue une structure agile, mobile, qui s’adapte au marché et qui n’est plus prisonnière ni d’un lieu ni d’un modèle hérité du XXe siècle. » La majorité de son temps est désormais consacrée au développement de projets signés (60%), qui représentent plusieurs mois de travail avant le moindre revenu. Quant au reste de son activité, il se répartit entre des prestations payantes pour les artistes – celles-ci dégagent une faible marge, mais assurent des revenus constants qui permettent d’acheter du temps (20%) -, le repérage de nouveaux artistes et l’élaboration de nouveaux projets.

« Aujourd’hui, je ne signe plus des artistes ou des œuvres, je signe des projets. Je n’ai pas vocation à accompagner une carrière entière. J’accompagne les projets qui ont du potentiel de croissance, de visibilité et d’impact, ceux capables de fédérer un public large, voire européen ou international », détaille celle qui a mis de côté sa spécialité « artistes femmes » (même si elle continue de travailler majoritairement avec des femmes), « non pas par désintérêt, mais pour se concentrer sur l’impact ». Annelise Stern n’est d’ailleurs pas la seule à s’être réorientée. Isabelle Gounod, qui cherche depuis six mois à céder le bail de sa galerie de la rue Chapon, intervient désormais en tant que conseillère auprès des collectionneurs et des jeunes artistes, ceci afin de « recréer du lien, prendre le pouls de la jeunesse d’un monde en désordre », comme elle le confie au Monde

Un homme brun observe de près une installation faite de fils rouges.
Knots, Time Landscape, NFT Paris 20214 © June Kim

Pour Annelise Stern, le modèle français de vente d’œuvres d’art n’a pas su s’adapter aux transitions du monde, contrairement à l’Asie, beaucoup plus en phase avec son époque. « Là-bas, on voit émerger une manière totalement différente de faire circuler l’art, intégrée au lifestyle, décomplexée, agile. Je ne crois pas que ces marchés manquent de maturité ; je pense qu’ils inventent autre chose. Et cette autre chose ressemble davantage à ma manière de travailler aujourd’hui. » Un constat qui résonne avec le rapport d’Artsy sur les tendances du marché de l’art 2025. Alors que seuls 17% des galeristes se déclarent satisfaits de leur profession, 43 % prévoient de se concentrer davantage sur les ventes en ligne pour « faire face aux défis que rencontre leur activité » et « toucher plus efficacement de nouveaux collectionneurs ». 55 % d’entre eux ont également indiqué vouloir créer davantage de contenu en ligne, allant des vidéos pour les réseaux sociaux aux expositions virtuelles.

Enfin, 57% des galeristes interrogés ont confié utiliser les canaux numériques pour s’adapter à un contexte macroéconomique difficile, 75% ont cité l’incertitude économique comme l’un des principaux défis à relever, quand 60% assurent vouloir digitaliser leur profession en réponse à l’évolution des comportements des collectionneurs ou le manque de demande. « Le digital occupe une place centrale dans ce nouveau modèle, parce qu’il permet précisément de passer du marché de l’art à la culture, soulève Annelise Stern. C’est le seul espace où l’on peut toucher les masses sans attendre la validation d’un comité, d’une institution ou d’une marque. Quand une collaboration nous est refusée, ce n’est plus un problème : il suffit parfois d’un projet qui atteint un million de vues en organique pour que la même marque revienne vers nous. Le digital donne un pouvoir immense au public, et c’est ce déplacement du pouvoir qui m’intéresse. C’est un moyen de distribution, évidemment, mais surtout un outil d’évaluation. À la fin de la journée, ce n’est ni un jury, ni un galeriste, ni un directeur artistique qui décide si un projet mérite d’exister : c’est le public. Le digital rend cette réalité impossible à ignorer. Il accélère, il expose, il corrige, il valide ou invalide. Et pour moi, c’est précisément là que se construit l’art de demain.”

AnneliseStern
« Le digital donne un pouvoir immense au public. Il accélère, il expose, il corrige, il valide ou invalide. Et pour moi, c’est précisément là que se construit l’art de demain.  »

Fidéliser et créer du sens

L’enjeu pour Annelise Stern et tous ceux qui voudraient changer leur façon d’approcher la vente d’œuvres d’art ? Entretenir la confiance, à la fois avec les artistes, et avec les acheteurs, parfois habitués à de vieux schémas bien ancrés. Alors que 72 % des collectionneurs d’art disent être attirés par l’art émergent, 69 % d’entre eux hésitent encore à acheter en ligne par peur d’un manque de transparence. Il s’agit donc de jongler entre un désir de nouveauté, et une réticence face à l’utilisation de nouveaux médiums. Même constat du côté des artistes, qui veulent continuer de vendre, sans nécessairement s’adapter. « Certains sont attachés au white cube, et c’est parfaitement légitime, relativise la fondatrice d’Art Girls. Une direction artistique ne se choisit pas par fidélité mais par adéquation. Ce qui compte, ce n’est pas le modèle, c’est l’espace dans lequel l’artiste peut réellement exister. »

Si tout le monde n’est pas convaincu par son changement de direction, Annelise Stern relativise : « La question n’est pas tant celle de la confiance que celle de la pertinence. Tous les artistes ne sont pas compatibles avec une agence, de la même manière que tous ne sont pas faits pour une galerie. Certains artistes se vendent très bien dans le marché traditionnel, mais proposent des univers trop engagés, trop institutionnels ou trop niche pour fonctionner auprès du grand public ou des marques. À l’inverse, d’autres artistes, plus populaires, peinent à intéresser les galeries, mais trouvent un écho réel dans des projets transversaux, des collaborations ou des formats hybrides. Mon rôle est précisément de comprendre où un artiste peut créer de la valeur et de l’impact. Ceux qui m’ont suivi tout naturellement dans ce modèle plus flexible et plus stratégique, y voyaient une opportunité d’être soutenus différemment.”

AnneliseStern
« Tous les artistes ne sont pas compatibles avec une agence, de la même manière que tous ne sont pas faits pour une galerie.  »
Une femme brune dénudée en tenue de Marianne.
Le projet Marianne(s), mené par Annelise Stern
Une femme noire dénudée en tenue de Marianne.

À la recherche d’un avenir possible

Alors que le marché constituait la majorité des préoccupations d’Annelise Stern, la fermeture d’Art Girls l’a également fait changé de prisme, soulevant une question : le marché de l’art n’est-il pas destiné, finalement, à se développer uniquement sous une forme hybride ? « Je suis passée du marché de l’art à la culture. Et ça change absolument tout. Dans le marché de l’art, on pense en termes de collectionneurs, de rareté, de côte, de visibilité dans un écosystème extrêmement codifié. La question centrale est : qui va acheter ?  Dans la culture, la question devient : qui va être touché ? ».

Sur sa lancée, Annelise Stern poursuit : « C’est là que j’ai compris l’importance de mettre l’art là où on ne l’attend pas : dans des espaces où il n’est pas filtré par les codes du marché, où il peut rencontrer des publics qui n’auraient jamais franchi la porte d’une galerie, où il peut exister pour autre chose que sa valeur marchande. Le marché de l’art sélectionne. La culture circule. Et mon travail, aujourd’hui, est beaucoup plus puissant sur ce deuxième terrain. Ce nouveau pan de la création m’a aussi fait découvrir tout un éventail de nouvelles sources de revenus pour les artistes : documentaires, conférences, résidences, merchandising, collaborations avec des marques, installations dans l’espace public… Autant de formats qui élargissent leur visibilité autant que leur économie. » Tant mieux si, au passage, ceux-ci motivent le marché de l’art à se réinventer, lui aussi.

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