En développant grâce à l’IA son alter ego nommé Genesis Kai, Ming Shiu conjugue héritage culturel, philosophie et technologie. En résulte une œuvre poétique, pluridisciplinaire et transhumaniste, hors du temps, dans laquelle des visions du passé semblent se confondre avec d’autres venues du futur. Représentée en France par la galerie ArtVerse, l’artiste coréano-hongkongaise expose actuellement à Séoul, ville depuis laquelle elle revient sur la genèse de cette entité fascinante.
Paris, 2022. Genesis Kai fait ses débuts sur la scène artistique française en présentant, en tant qu’entité non humaine, une installation robotique et vidéo à Asia Now, l’une des principales foires d’art asiatique en Europe. Intitulée Manifest, l’œuvre met en scène sa propre « naissance » physique, tout en faisant surgir dans l’esprit du public d’inévitables questions : qui se cache derrière cette artiste hybride d’un genre nouveau, qui se présente volontiers en tant que Nova Sapien ? Et surtout, que permet ce dédoublement à sa créatrice ?

Une réflexion sur l’identité
Genesis Kai a en réalité été conçue comme un « jumeau chiral », soit l’alter ego nourri par l’IA de Ming Shiu. À travers elle, l’artiste explore son propre héritage, sa mémoire et son identité : « J’ai d’abord commencé à pratiquer la photographie lorsque j’étais adolescente, au moment de l’essor des réseaux sociaux, rembobine-t-elle. À cette époque, autour de 2014 et 2015, les gens étaient vraiment surpris par ma démarche puisque, selon eux, tout le monde pouvait devenir photographe avec son smartphone. Puis, pendant le Covid, je me suis beaucoup intéressée à la manière dont nos identités devenaient de plus en plus fragmentées en ligne. Une même personne pouvait se présenter de manière très différente sur LinkedIn, Facebook ou Instagram. De même, la façon dont on s’exprimait sur WhatsApp pouvait être différente de celle que l’on adoptait sur Telegram. »
Étant à la fois coréenne et chinoise, mais ne parlant couramment aucune de ces deux langues, Ming Shiu entend aussi profiter de ce projet pour se reconnecter autrement à son patrimoine. En ce sens, l’IA lui apparaît d’emblée comme une évidence. « J’y ai vu un espace de dialogue intéressant, et non pas simplement un outil. De là est née l’idée de créer Genesis Kai ».

Dialoguer avec l’IA
Avant l’émergence de la génération actuelle de systèmes d’IA avancés, Ming Shiu la représentait sous la forme d’un simple avatar, faisant de Genesis Kai davantage un personnage qu’une persona pleinement développée. Si bien que les gens ont fini par lui demander pourquoi elle ne créait pas directement un agent d’IA auquel ils pourraient se connecter et avec lequel ils pourraient converser. Sa réponse était mûrie : « Plus je produisais de travaux, plus je réalisais qu’aucune des idées réellement importantes ne provenait d’un agent prétendant être Genesis Kai. Elles venaient du fait que je continuais à aller dans les musées. Je photographiais des choses. Je faisais des croquis, des recherches sur la culture coréenne et les motifs chinois. Je lisais. L’IA est devenue une manière de métaboliser ces expériences et d’entrer en dialogue avec elles. »
Loin d’être une intelligence artificielle autonome, Genesis Kai a finalement été façonnée comme une extension artistique de sa créatrice – une sorte de double numérique à travers lequel Ming Shiu explore la culture, la mémoire, l’héritage asiatique et, plus largement, ce que signifie être humain à l’ère post-humaine. Initialement conçus dans l’espace numérique, ses travaux peuvent prendre différentes formes une fois transposés dans le monde réel, mais conservent toujours leur teinte cramoisie, évocation directe de l’anatomie : impression, installation ou objet sculptural. Jusqu’au-boutiste, Ming Shiu réalise même certaines estampes sur hanji, ce papier traditionnel coréen connu pour être fabriqué à partir de mûrier.

À la recherche du désir génératif
Aujourd’hui, les œuvres de Ming Shiu sont exposées dans le monde entier, de Londres à New York, en passant par Lisbonne, Dubaï, Hong Kong et Séoul. À Paris, elle est représentée par la galerie ArtVerse, qui lui a consacré sa première exposition française en février-mars dernier, The Tension That Holds, et qui est à l’origine de l’exposition The Crimson Hour, à Acel Art Company, à Séoul, à découvrir jusqu’au 2 octobre 2026. Ming Shiu y présente une sélection d’œuvres inédites issues de sa nouvelle série intitulée In The Name of What Remains, qui s’inscrit dans son concept de Pothosophy.
Selon Valentina Buzzi, commissaire de l’exposition, celui-ci tirerait son origine de l’ancien grec póthos, signifiant un désir ou une nostalgie façonné par la distance. « La Pothosophy rejette l’idée selon laquelle le désir ne serait qu’un indice du manque ou une impulsion nécessitant une résolution compulsive, complète-t-elle. L’artiste propose au contraire de considérer le désir génératif comme une force dynamique capable de produire de la relation, du soin, de la connaissance, de l’intimité, de l’art et de la transformation. »

On comprend alors mieux pourquoi les œuvres de Ming Shiu sont peuplées de mortels, d’amants, d’endeuillés, de récipients et de formes divines ambiguës, comme suspendus dans l’espace. « L’intimité dépasse ici les dimensions romantique ou érotique pour prendre des formes dévotionnelles, funèbres, intellectuelles et protectrices, autant de manières de se tourner vers l’autre », précise-t-elle.
À Séoul, l’exposition présente aussi des œuvres-objets librement inspirées de la structure compositionnelle du chaekgado coréen. Ainsi, des étagères composent un paysage d’objets hétérogènes : des récipients, des fragments, des pièces transmises au fil des générations et des silhouettes aux contours humanoïdes. Ces formes deviennent alors les témoins matériels d’un désir, d’une sensation, d’une émotion qui, loin de disparaître, se déplace et se transforme au contact de ce qui les recueille. Ce sont, à en croire Ming Shiu, les dépositaires du souvenir.