A-t-on pour de bon dépasser la période d’angoisse au sujet de l’IA ? Qu’apprendre des œuvres créées à l’aide de cette technologie ? Que retire-t-on des pratiques algorithmiques ? Et pourquoi se décide-t-on, en partenariat avec des artistes, à lancer une chaire dédiée à l’intelligence artificielle dans une école comme l’ESSEC ? Alors que la rentrée a sonné pour tout le monde, Guillaume Chevillon, professeur, data analyst et co-créateur d’une chaire dédiée aux industrielles créatives et artistiques, répond.
Sur quelle impulsion avez-vous décidé avec Jeff Guess de créer cette chaire à l’ESSEC, l’une des plus grandes écoles de commerce du pays ?
Guillaume Chevillon : Plusieurs éléments ont été pris en compte. Nous avions une chaire « Media & Digital » depuis vingt ans mais avec l’arrivée de l’IA et son impact sur la création, l’arrivée de nouveaux opérateurs médiatiques et les transformations technologiques en cours du secteur, on a senti qu’un cycle s’achevait et qu’il était temps de changer de modèle. Aussi, depuis la création du Metalab de l’ESSEC sur « l’IA et la Société » en 2020, on a développé ces dernières années un grand nombre d’initiatives autour de l’art et de la culture, notamment avec l’École nationale supérieure d’arts de Paris Cergy (ENSAPC), où on a lancé un programme avec Jeff Guess, artiste et professeur, qui y enseigne les pratiques algorithmiques. On accueille aussi des artistes en résidence afin de réfléchir ensemble à ce que l’avènement de l’IA a pu chambouler sur le plan cognitif et créatif.
En quoi le rôle des artistes est-il si important à votre démarche ?
Guillaume Chevillon : Tout simplement parce que les artistes ont cette capacité à détourner et à exploiter les outils au maximum. Ces deux dernières années, on a donc invité trois artistes, Mounir Ayache, Nicolas Gourault, et Elouan Le Bars, afin qu’ils donnent leur vision, guident une quinzaine d’étudiants de nos deux écoles et créent une œuvre en commun. Cela nous permet à la fois de comprendre les potentialités de l’IA, de la pousser dans ses retranchements, de travailler auprès d’étudiants et étudiantes aux profils différents et de nouer des liens avec le monde artistique.
« Les artistes ont cette capacité à détourner et à exploiter les outils au maximum. »
Qu’est-ce qui vous a intéressé chez ces différents artistes ?
Guillaume Chevillon : Nicolas Gourault utilise les outils numériques et 3D pour se positionner à l’intersection entre le documentaire et la critique politique. Il détourne les outils mainstreams pour décentrer le regard et le placer sur les points de vue marginaux. Par exemple, dans son film-enquête VO, en 2020, il se situe littéralement à la place des personnes dont la présence passive aide à l’entraînement des voitures autonomes mais qui, ce faisant, sont elles-mêmes surveillées, voire traînées en justice si leur attention n’est pas constamment focalisée. Le travail de Nicolas a une dimension poétique forte qui porte à la réflexion sur les outils eux-mêmes et la façon dont leur usage peut poser problème.
De son côté, Mounir Ayache développe des œuvres à la fois numériques et physiques qui s’inscrivent dans le « Arabfuturism », une forme de SF délestée de l’héritage colonial pour mieux se confronter à la vision occidentale. En mélangeant plusieurs médias, dont des formes de jeux vidéo et d’impression 3D, Mounir développe des œuvres très belles, comme dans Episode 0 : the leap of faith of Hassan-al-Wazzan où il reprend l’histoire de Léon l’Africain pour se projeter sur les échanges Afrique/Europe en 2500.

Quid d’Elouan Le Bars ?
Guillaume Chevillon : Nous sommes également heureux, car cela fait aussi partie de notre projet pédagogique, de créer des relations sur la durée avec des artistes tels qu’Elouan Le Bars : à l’origine étudiant dans notre programme, il a ensuite pris un rôle d’accompagnement après avoir été diplômé de l’ENSAPC. À travers sa pratique, il donne à réfléchir sur la mise en scène et le contrôle, dans les environnements virtuels et le jeu vidéo en particulier. Dans une de ses œuvres récentes, le film Corrupted Blood, dévoilé en 2024, il retrace via des témoignages un glitch qui avait eu lieu dans le jeu World of Warcraft et avait généré une épidémie mortelle pour les personnages. Sa réflexion est très affutée, et je trouve cette œuvre sur la porosité entre virtuel et réel très importante à l’heure où l’impact de l’IA croît très rapidement.
« On sait que, désormais, quasiment tout le monde utilise l’intelligence artificielle. Mais jusqu’à quel point ? »
Tout va effectivement très vite dans le domaine de l’IA… J’imagine que tu as déjà dû constater une nette transformation dans la manière dont les étudiants s’approprient cet outil ?
Guillaume Chevillon : Indéniablement, on voit à quel point tous les étudiants se sont emparés de l’IA ces deux dernières années. On revient à ce que l’on avait au début d’Internet et de Wikipédia. Avec, en sous-texte, cette question : que doit-on apprendre quand toute la connaissance est si facilement accessible ? Or, il faut bien évidemment un minimum de structuration et de connaissances pour comprendre ce qui existe et savoir comment le mobiliser. Aujourd’hui, c’est clair que l’IA a changé la façon d’apprendre, de naviguer en ligne, de créer des contenus. Même Google est sur la sellette. Ou du moins, sa position est moins dominante depuis l’avènement de ChatGPT. Tout cela pour dire que l’IA change l’éducation, et qu’il faut moins y voir une potentielle menace qu’une opportunité d’expérimenter et d’apprendre autrement.
À ce propos, penses-tu que l’on ait enfin passé cette période d’angoisse autour de l’IA ?
Guillaume Chevillon : Ça évolue, oui, mais je n’en ai pas encore totalement l’impression. Dernièrement, j’ai participé à un talk sur la traçabilité des IA au cours duquel j’ai compris une chose ; à quel point les institutions et les fondations craignent encore de s’engager trop frontalement sur l’IA. Étant donné que celles-ci sont entraînées sur des corpus d’images et de textes non déclarés, le sujet est encore assez touchy… Cela n’en reste pas moins une période intéressante où tout le monde discute des modèles, où chaque pays cherche à imposer sa propre plateforme. On sait que, désormais, quasiment tout le monde utilise l’intelligence artificielle. Mais jusqu’à quel point ? Beaucoup l’acceptent comme un outil, un peu comme l’appareil photo à l’époque, mais beaucoup se montrent encore méfiants vis-à-vis des Big Tech et de la façon dont elles entraînent leurs modèles.
La chaire lancée à l’ESSEC et le programme avec l’École nationale supérieure d’arts de Paris Cergy sont donc une manière de prendre le temps de discuter d’un outil en constante évolution ?
Guillaume Chevillon : La grande difficulté de l’époque est de se voir fournir des outils pouvant être utilisés à d’autres fins. Un peu comme le couteau qui, certes, permet de couper, mais aussi de blesser , de se nourrir, de construire, etc. L’intérêt est de comprendre les usages qui vont ressortir de la démocratisation des IA, sachant pertinemment qu’il y a évidemment la volonté de les dévoyer en amenant les algorithmes là où ils n’étaient pas censés aller. L’enjeu autour de l’intelligence artificielle ne dépend pas uniquement des sociétés qui les développent, mais aussi de la capacité de la population à savoir ce qu’elle souhaite en faire, sur un plan collectif et politique. On en revient alors au rôle des artistes, sans doute les mieux placés pour nous faire réfléchir à notre comportement ou nous inciter à utiliser les IA avec malice.
« L’enjeu autour de l’intelligence artificielle ne dépend pas uniquement des sociétés qui les développent, mais aussi de la capacité de la population à savoir ce qu’elle souhaite en faire, sur un plan collectif et politique. »
L’idée est donc d’étendre cette chaire à l’ensemble des industries culturelles et créatives ?
Guillaume Chevillon : Il s’agit en effet d’aller au-delà des médias en créant une chaire d’enseignement et de recherches soutenue par dix partenaires publics et privés qui représentent la diversité des problématiques de ces secteurs pour travailler ensemble sur les mutations à venir. D’où ces trois cours fondamentaux qui structurent la chaire : un cours sur les politiques culturelles et la question du droit des artistes, un autre sur l’IA et les datas dans l’art et la culture, et un dernier nettement plus porté sur les modèles économiques pour la culture aujourd’hui. Avec, à chaque fois, le travail évoqué plus haut, en collaboration avec des entreprises ou institutions partenaires, et les artistes. Pourquoi ? Parce que, à l’ESSEC, nous sommes persuadés que développer la créativité des étudiants et étudiantes est essentiel. Sur le long terme, c’est ce qui fera la différence.