Peintre, poète, chanteuse, vidéaste… L’artiste palestinienne Aysha E Arar tisse une œuvre plurielle où les contes et légendes de son pays se réinventent sous la forme de chimères contemporaines. Un langage onirique, spirituel et rigoureusement politique, actuellement mis à l’honneur à la Ferme Du Buisson.
Née à Jaljulia, commune arabe de Cisjordanie passée sous contrôle israélien après 1948, Aysha E Arar vit et travaille dans cette géographie de l’entre-deux, avec ce que cela implique d’équilibre permanent, qui infuse bien évidemment dans ses oeuvres. Qu’importe qu’il s’agisse de peinture au fusain sur linceuls froissés, de performances vocales, d’animations générées par IA ou de clips musicaux filmés dans des paysages désertiques, chaque médium investit par l’artiste palestinienne devient un espace de réinvention des récits de son pays. C’est dans ce cadre qu’elle présente Al Farisa (« la cavalière ») à la Ferme du Buisson, jusqu’au 12 juillet 2026.

Un langage onirique contre l’effacement
Une exposition qui fait du cheval une figure d’émancipation autant que de mémoire. Dans la dernière salle, la vidéo Husan Al-Amal ou Horse of Hope (« Cheval de l’espoir », 2025) en offre une synthèse saisissante. Une femme chante à cheval dans un paysage désertique, le soleil rougeoie, et quatre minutes suffisent à faire tenir un monde entier. Ce qui frappe dans ce film, comme dans le reste de sa vidéographie, c’est ce refus obstiné de la représentation frontale. Face à l’indicible – Comment filmer Gaza ? Comment montrer la dépossession ? -, Aysha E Arar convoque des figures qui traversent les siècles. Le cheval, motif récurrent, renvoie à la furûsiyya, art de la chevalerie dans la culture arabe classique, mais aussi à Jeanne d’Arc en armure, à toutes ces femmes contraintes de conquérir leur liberté par elles-mêmes. La vidéo devient alors un espace où les temporalités se chevauchent, un terrain de jeu où une chanteuse du XXIe siècle rejoint une longue lignée de guerrières invisibles.
Ce goût pour la métaphore, on l’a laissé entendre, guide l’ensemble du travail Aysha E Arar, peu importe le médium. Dans Amphibia (2023), une vidéo d’animation générée par intelligence artificielle de quatre minutes et demie, elle faisait déjà de la dualité entre un monde aquatique et terrestre la métaphore de l’exil. L’eau devient un espace du rêve et de l’imaginaire ; la terre, une réalité à traverser. Deux mondes, une même figure, capable de naviguer entre les règnes, comme l’artiste elle-même, qui évolue entre les médiums, les cultures et les frontières.