Il y a 10 ans, « Nightlife » de Cyprien Gaillard rendait les nuits plus belles

04 octobre 2025   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Il y a 10 ans, « Nightlife » de Cyprien Gaillard rendait les nuits plus belles
“Nightlife", production Studio Kippenberger © Cyprien Gaillard

En 2015, l’artiste français Cyprien Gaillard présentait – d’abord à la galerie berlinoise Sprüth Magers puis à la Biennale de Lyon – son film Nightlife, une composition vidéo aussi poétique que politique, réalisée à partir des vestiges de l’histoire coloniale. Dix ans plus tard, sa puissance expressive continue de marquer les esprits.

Tourné entièrement de nuit entre Cleveland, Los Angeles et Berlin, Nightlife s’ouvre sur un plan d’une sculpture particulièrement reconnaissable : Le Penseur de Rodin, installé devant le musée des Beaux-Arts de Cleveland, célèbre pour avoir été sérieusement endommagé au cours d’un attentat mené par un groupe radical politique contre l’action militaire américaine au Vietnam. L’icône de la méditation, de la pensée critique mise à l’épreuve qui brille aussi bien par sa beauté que par sa fragilité, sa beauté.

Image d'un chêne chahuté par le vent à côté d'un grillage et de barbelés.
Nightlife © Cypriend Gaillard

Le poids des mythes

Passées ces premières séquences, l’œil du film s’ouvre sur les genévriers « hollywoodiens » à Los Angeles, dont les branches se balancent au vent, executant une petite chorégraphie extatique. Dans sa deuxième séquence, le film nocturne s’illumine à la lumière d’un feu d’artifice jaillissant au-dessus du stade olympique de Berlin, espace chargé d’histoire et de contradictions. Au cœur du Pyronale, les prises de vue évoquent à la fois la célébration, la victoire et le poids des mythes : les Jeux de 1936, la propagande nazie, l’image internationale.

Puis, l’image bascule vers Cleveland, là où subsiste un chêne offert au sportif afro-américain Jesse Owens, souvenir vivant de ses victoires de 1936, face à l’idéologie nazie. Sur ces images, une boucle musicale obsédante, extraite d’un morceau de rocksteady d’Alton Ellis, transforme l’aveu « I was born a loser » en proclamation de victorieuse. Ce glissement sonore agit comme une métamorphose. Hier et aujourd’hui, archives et technologies, mémoire et réinvention se fondent ici dans un même flux sensoriel, tandis que le visiteur, équipé de lunettes 3D, comprend peu à peu ce qui se joue sous ses yeux : l’érosion des formes physiques, du sens social et du regard historique – véritable obsession du corpus artistique de Cyprien Gaillard.

Entre ruine et renaissance

À l’évidence, le son joue dans Nightlife un rôle essentiel. Parce que, on l’a dit, neuf secondes d’un même morceau tournent ici en boucle, transformant la phrase « I was born a loser » en « I was born a winner ». Et parce qu’il s’agit avant tout d’une inversion, d’un cri, d’un changement de direction qui résonne comme une affirmation.

Non, Nightlife n’est pas un simple pèlerinage sur des ruines, dressant un constat que l’on sait déjà. C’est un dialogue, une tension entre ce qui s’est effondré et ce qui continue, entre l’échec présumé et la victoire du vivant. « Depuis mon adolescence, je rêve de chorégraphier un ballet sans humains », confiait Cyprien Gaillard à l’époque. Ici, le Français, lauréat du prix Marcel-Duchamp en 2010, articule ainsi un régime de temporalités : on y erre entre le présent, le passé et le futur, on observe des mythes brisés mais possibles, on se confronte à ces souvenirs qui vivent sous la surface.

Tout se passe en réalité comme s’il avait cherché à collecter des reliques, les ruines (sculpture endommagée, arbre souvenir, architecture olympique) pour tisser une cartographie sensible de nos imaginaires politiques, dans geste d’une telle liberté, d’une telle ampleur, qu’il semble toujours aussi puissant aujourd’hui.

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