Il y a pile trente ans, en 1995, l’artiste et cinéaste français Brice Dellsperger lançait la série vidéo Body Double, un projet qui multipliait corps et identités, jouait du travestissement et du miroir, et remettait radicalement en question la fiction cinématographique.
En 1995, à seulement 23 ans, alors qu’il est encore étudiant à la Villa Arson, Brice Dellsperger revenait sur les scènes cultes du cinéma pour les rejouer plan-à-plan, incarnant lui-même tous les rôles, hommes, femmes, héros ou victimes. Dans Body Double, il recolle le son d’origine du film-source à ses propres images, animé par l’envie de produire une onde visuelle et symbolique. Avec lui, le dédoublement n’est plus une simple imitation mais une véritable interrogation sur l’identité, le genre et la fiction.
Un miroir déformé
Dans Body Double 1, Brice Dellsperger reprenait l’incipit du thriller Dressed to Kill de Brian De Palma – le célèbre « meurtre dans l’ascenseur » – en remplaçant le tueur et sa victime par une seule entité ; un homme-artiste qui joue les deux rôles. Le plan-à-plan se glisse alors dans l’illusion du cinéma, y injecte la duplicité, la confusion et l’éclatement des repères. Le travestissement n’est plus décoratif, mais structurel : il interroge ce que signifie être au-dessus ou en-dessous, être homme ou femme, être acteur ou spectateur. En jouant sur la synchronisation parfaite (ou volontairement imparfaite) entre l’image et le son, Brice Dellsperger brisait l’illusion d’une fiction « pure » et rappelait à quel point le cinéma est artificiel par nature.

Puis, lorsque les miroirs se multiplient – comme dans ses vidéos à trois canaux -, l’effet se déploie en une immense fresque du simulacre. Une scène de My Own Private Idaho (Gus Van Sant) ou de Twin Peaks: Fire Walk With Me (David Lynch) devient un terrain de jeu, verticalement et latéralement, où les corps se répètent, se reflètent ou se décalent, où l’identité se dissout dans l’écart entre copie et original. Face à ce « double trouble », le spectateur ne se reconnaît plus dans l’image mais y devine sa fragmentation.
Trente ans après son premier doublage, la série Body Double trouve actuellement son prolongement au centre d’art contemporain Passages via l’exposition Quitte ou Double (jusqu’au 13 décembre 2025), et apparaît encore et toujours comme un acte majeur de dérégulation. Détourner le cinéma grand public pour en faire un laboratoire queer, un lieu de fuite et d’archéologie identitaire, il fallait oser ! Les corps se multiplient, se superposent, s’effacent, se réinventent. L’original ? Il n’a jamais existé. Et c’est là tout le pouvoir de ce doublement : créer un vide, un espace où s’épanouit l’imaginaire.