Il fut un temps où Internet n’était qu’un terrain sauvage, libre et potentiellement révolutionnaire. C’est dans ce contexte plein de promesses que s’est épanouie l’artiste russe Olia Lialina. Comment ? En faisant, dès 1996, du web sa toile.
En 1996, Internet est une page blanche au cœur de laquelle Olia Lialina ne se contente pas de publier des images. Elle crée du sens. Journaliste, critique de cinéma, puis artiste, celle dont Canek Zapata nous disait le plus grand bien il y a quelques semaines comprend très tôt que le navigateur, les liens hypertextes et autres cadres HTML peuvent être des matériaux esthétiques à part entière. De cette position naît My Boyfriend Came Back From The War, un site inédit hébergeant une histoire interactive où l’on clique, navigue, hésite. Où l’on vit, tout simplement.

Embrasser Internet
Entre BD et roman photo, l’œuvre d’Olia Lialina s’inspire de Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock pour proposer une expérience de l’intimité, une architecture vivante de récits en noir et blanc qui échappe à toute définition préfabriquée. Et invente, au passage, son propre langage : celui du web. Lequel, selon l’artiste, « créé par les gens et leur énergie, leurs coopération pour que le www reste libre, ouvert et socialement généreux ». Une prise de position affirmée, ayant largement œuvré à la légitimation d’Internet comme espace d’expression artistique.
Cet outil de prédilection, Olia Lialina ne l’a d’ailleurs jamais lâché, passant de la reconnaissance d’Internet comme médium à une réflexion profonde sur le « net.language » et le jargon du web ; tous ces codes et artefacts qui tissent nos interactions numériques quotidiennes.

Explorer, archiver, préserver
Malgré le temps et les évolutions technologiques, l’esthétique de My Boyfriend Came Back From The War a continué de servir de trame aux travaux suivants de l’artiste russe, qui déploie depuis plus de vingt ans ses expérimentations en ligne. En 2013, elle présente Summer, une série de GIFs où des corps féminins s’animent en boucle, à la frontière du kitsch et du manifeste, faisant du format le plus banal du web un outil d’émancipation visuelle. Deux ans plus tard, elle orchestre Best Effort Network, un projet collectif qui invite chacun à « faire Internet » avec les moyens du bord, en réponse directe à l’industrialisation des plateformes. En 2018, elle va encore plus loin et imagine Self portrait, pour lequel elle utilise simultanément trois navigateurs (P2P, Darknet, Intrenet) et se montre sous tous les angles en train de se recoiffer.
À l’image de ce qui l’animait il y a trente ans avec My Boyfriend Came Back From The War, Olia Lialina continue d’explorer, d’archiver, de préserver. Chaque œuvre est pour elle une manière de collecter l’esthétique vernaculaire du web d’antan, de s’interroger sur la disparition d’œuvres numériques, et de comprendre notre rapport à l’intime à l’ère des réseaux. Une question en tête : que reste-t-il de la poésie de ces premiers instants de la Toile ?